Le poids du hasard, le choc des complots

Le poids du hasard, le choc des complots

Pile: vous ne jouez jamais à la loterie; et il ne fait aucun doute que les attentats du 11 septembre 2001 ont été planifiés et exécutés exclusivement par Al Qaida. Face: vous gagnez à tous les coups au feuille-caillou-ciseau; et bien sûr les 3 GIs qui ont maîtrisé le terroriste du Thalys ne se trouvaient pas dans le même compartiment pour rien…

Finalement, quel que soit votre choix, c’est la réalité qui gagne… ou pas? Vous voilà au cœur de l’étude récemment publiée dans la revue Psychological Science par deux chercheurs de l’Université de Fribourg: Sebastian Dieguez, collaborateur scientifique au Laboratoire pour les Sciences Cognitives et Neurologiques, et Pascal Wagner-Egger, lecteur au Département de Psychologie. En collaboration avec Nicolas Gauvrit de l’Université de Paris-Saint-Denis, ils ont mené une enquête auprès d’un panel de 400 participants afin d’étudier le lien entre la perception du hasard et l’adhésion aux théories du complot chez un individu. Car, si les discours officiels imputent souvent aux conspirationnistes le postulat d’une vision binaire simpliste selon laquelle «le hasard n’existe pas», l’hypothèse restait à tester.

L’air du temps a donné son fondement à cette étude. Les sympathisants des théories du complot semblent de plus en plus nombreux, dans un contexte de suspicion grandissante face aux discours officiels, nourrie par la formidable chambre d’écho qu’offrent l’Internet et les médias sociaux. Un phénomène somme toute récent à l’échelle des complots qui, de tout temps, ont rythmé l’Histoire.

Cette vidéo, postée quelques heures après l’attentat contre Charlie Hebdo, illustre bien le propos:


Sur une musique inspirant le pathos, dès le titre, l’auteur prétend amener des preuves irréfutables en un montage de 2’28’’ (!), quand bien même ces preuves sont relativisées plus tard comme n’étant plus que des «indices». Les expressions comme «troublant» ou «A qui profite le crime?» s’inscrivent comme de grands classiques de la rhétorique conspirationniste. Enfin, les marqueurs graphiques – flèches ou cercles – cherchent à attirer l’attention sur un détail et à lui faire endosser une pertinence particulière qu’ils ont peut-être, ou non.

Alors, rien n’est dû au hasard?

Avec une méthodologie implacable, les chercheurs ont rassemblé un panel afin d’évaluer à quel point des séquences binaires du type «XXXXXXXXXOOX» ou «XXXOXOOXOOXX» leur semblaient être le fruit du hasard ou d’un processus intentionnel. Puis chaque participant a rempli un questionnaire mesurant son adhésion à plusieurs niveaux de complotisme: méfiance à l’égard des autorités, croyance à des théories du complot classiques ou susceptibilité aux complots interpersonnels. Les résultats de l’étude se sont avérés étonnamment négatifs. Les mécanismes psychologiques des adhérents aux théories du complot s’inscrivent donc dans une plus grande complexité que le supposé credo monologique et simpliste.

Quelle que soit notre lecture d’événements modernes marquants comme le 11 septembre, les morts de Lady Di et JFK, la mission Apollo et le SIDA ou, plus proches de nous en temps et en lieu, les attentats de Charlie Hebdo ou du Thalys, c’est la perception même que nous avons du hasard qui est manipulée: ici disqualifiante comme n’étant que crédulité, là utilisée dans une rhétorique systématiquement portée vers l’ironie.

Alors, y a-t-il pour les uns dissimulation de l’orchestration machiavélique d’événements souvent funestes, et pour les autres tendance sous-clinique à la paranoïa et rejet systématique du discours officiel? A la lumière des résultats de l’étude, la question reste ouverte: «Les ressorts de la mentalité conspirationniste se situent à un niveau cognitif bien plus complexe que ce qu’on lui suppose parfois. Ils s’inscrivent dans un contexte politico-médiatique marqué par une rupture de confiance, nourri par des flux d’information dits alternatifs, faits d’interprétations plus ou moins crédibles ou de documentation plus ou moins fiable, commentent les deux chercheurs. Les zones d’ombre persistent autant dans les discours officiels que dans ces ‘errant data’, détails bizarres érigés en preuves mais pourtant jamais vraiment décisifs».

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Et maintenant, à vous de jouer! Evaluez la part du hasard et votre adhésion conspirationniste, et dénichez la rhétorique classique de chaque camp en visionnant ces 2 vidéos antagonistes du 11 septembre 2001:

 

Ressources

 

 

Author

Philippe Neyroud, rédacteur freelance depuis plus de 20 ans, a organisé d'importants événements culturels avant d'orienter sa carrière vers le Marketing et la Communication, en Suisse romande et à l’étranger (4 ans au Vietnam). Il collabore de manière régulière pour Universitas depuis 2013.

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