La finance a la gueule de bois: comment la soigner?

La finance a la gueule de bois: comment la soigner?

Dans son livre paru en 2015, Ethique et responsabilité en finance. Quo Vadis?, le Professeur Paul H. Dembinski s’interroge sur la responsabilité éthique des acteurs financiers. Ce livre, déjà traduit en allemand et en anglais, a été récompensé par le prix de la Fondation Ambros Lüthi, en octobre dernier, et une version en polonais est prévue pour l’automne. L’occasion de s’intéresser à son contenu avec son auteur.

La crise financière de 2007-2008 a jeté une lumière crue sur des pratiques financières irresponsables et irrespectueuses du rôle oublié de l’économie: être au service de l’humain. Paul H. Dembinski, professeur associé de stratégie et concurrence internationale à l’Université de Fribourg, nous explique pourquoi il y a besoin de réformer les pratiques financières à tous les niveaux, individuel, institutionnel et professionnel, en promouvant l’éthique et la responsabilité sociétale.

A qui s’adresse votre livre?
Il s’agit d’un livre concis et à visée pratique qui veut faire réfléchir tous les acteurs de la finance sur les dilemmes éthiques: les banquiers, assureurs, conseillers, intermédiaires, politiciens, personnels institutionnels, législateurs – mais aussi les journalistes spécialisés, les étudiants en gestion, économie ou finance, et tout public voulant approfondir la problématique de l’activité financière et cherchant des solutions qui fassent sens à la crise structurelle et de confiance que nous subissons aujourd’hui, à cause de pratiques financières qui ont montré leurs limites.

Quelle est votre critique principale de la finance contemporaine?
La finance actuelle est un secteur d’activité où la prétention scientifique, alliée à la globalisation et à l’hyper-sophistication technique, sont parvenues à faire oublier la dimension humaine qu’il y a derrière toute activité économique et financière. C’est ce qu’on appelle le scientisme. Or, c’est une grave erreur. Les acteurs financiers se sont trompés en misant tout sur la technique. La finance se déroule dans des contextes politique, social, intellectuel et technologique spécifiques, dont il est nécessaire de tenir compte dans une réflexion éthique portant sur cette activité humaine.

L’éthique est-elle à même de corriger ces mauvaises habitudes?
Le polytechnicien français Pierre-Noël Giraud a fourni une bonne définition de la finance: c’est «le commerce des promesses». Pour qu’il y ait promesse, il faut une confiance et un respect mutuel. La promesse est ce qui lie et, en même temps, projette dans un futur inconnu, incertain. Mais quand vous fourguez des produits financiers douteux à des caisses de pension ou à des épargnants peu regardants ou incompétents, c’est un manque de respect flagrant, qui déchire de haut en bas le tissu social. L’éthique est donc nécessaire en finance, bien plus que dans d’autres activités telles que la cueillette des fleurs.

Comment cette irresponsabilité en matière financière a-t-elle été rendue possible?
Il y a eu ce que j’appelle les «trente années euphoriques» de la finance depuis les années 1970 jusqu’à la crise de 2007. Durant cette période, la finance a pris une place centrale dans la société en tant que technique proposant des solutions «miracles» aux problèmes que l’on pensait insolubles: croissance, déficits, accès généralisé au crédit (subprimes)… On appliquait des modèles élégants, mais reposant sur des bases simplistes, à des problèmes humains, sans se poser de questions de fond, notamment d’éthique.

Les choses ont-elles changé?
Après l’époque euphorique, c’est le temps de la gueule de bois pour la finance! Elle est confrontée à une crise structurelle, l’euphorie est derrière nous – et elle est vue plus comme un «mal nécessaire» aujourd’hui. Mêmes les banques centrales avouent ne pas pleinement comprendre le système financier en place, il est devenu trop complexe pour l’esprit humain et ne remplit donc plus de fonction sociale bénéfique. Ce ne sont pas des gauchistes qui le disent, mais les banquiers (centraux) eux-mêmes! C’est d’ailleurs – indirectement – l’Association française des banques qui m’a demandé de rédiger cet ouvrage…

En quoi votre livre se distingue-t-il des nombreuses publications à propos de la crise du système financier?
Mon livre est l’un des rares qui ne se focalise pas sur les intermédiaires financiers – agents de change, ou gestionnaires de fortune. J’aborde les trois niveaux où se posent les dilemmes éthiques en rapport  avec l’activité financière: la personne et ses aspirations sociales et humaines – professionnels des services financiers et leurs utilisateurs; les entreprises et les institutions financières; et enfin la norme légale et réglementaire, les choix politiques. L’objectif de cetouvrage est d’aider les gens à ramener à des questions – dilemmes – simples les grandes difficultés auxquelles ils sont confrontés, pour qu’ils puissent se construire une boussole éthique pour leur activité quotidienne.

Prix de la Fondation Ambros Lüthi

Ambros Lüthi, professeur en économie à l’Université de Fribourg et membre de la Constituante (2000-2004) est décédé en 2008. La Fondation Ambros Lüthi a été créée pour honorer sa mémoire de scientifique réfléchissant à de nouveaux modèles économiques qui intègrent les enjeux de durabilité, de démographie, d’écologie et d’évolution technologique, en se basant sur des valeurs éthiques. La fondation a pour but de promouvoir la recherche scientifique et l’enseignement dans le domaine de l’économie, qui poursuivent ce questionnement et cette vision intégrée. Elle décerne périodiquement des prix à des mémoires de fin d’études attentifs aux problématiques éthiques en sciences économiques au sein des Hautes écoles.

Depuis 2014, la Fondation Ambros Lüthi récompense tous les deux ans, par un prix de 5000 francs, un projet de recherche désigné à l’issue d’une procédure d’appel à projets. En 2016, le lauréat, le Prof. Paul H. Dembinski, a été choisi parmi 6 candidats provenant de toute la Suisse. Le prochain prix de la fondation sera remis en 2018.

Vous proposez des pistes de réflexion éthique pour chacun de ces niveaux d’activité financière…
Pour commencer à agir simplement, on pourrait souhaiter que les professions financières s’inspirent de celles qui ont une mission sociale – les avocats, les notaires, les médecins… – et favorisent le développement d’une déontologie professionnelle consignée dans une charte applicable dans la réalité quotidienne. Plus directement, on pourrait travailler à agir sur les rémunérations dans le secteur financier: y a-t-il objectivement des raisons pour qu’elles soient plus élevées que dans d’autres secteurs de mêmes degrés de formation et de responsabilité? Les gouvernements aussi doivent répondre de manière responsable à l’opacité du système financier. Par exemple, en déterminant quel est le degré de complexité qu’on peut se permettre d’avoir dans une société, ou en fixant des plafonds aux tailles des entreprises pour éviter la perte de contrôle. Il y a non seulement des problèmes dans la culture des entreprises et des professions des services financiers, mais aussi des problèmes fondamentaux dans la formation des jeunes.

Un certain type d’enseignement aurait donc contribué à la situation catastrophique de la finance actuelle?
Jusqu’à la crise de 2007, le corpus académique était dominé par les tenants de l’idée de l’efficacité des marchés. Cette idée était portée par une prétention scientiste qui voyait dans l’économie et la finance une «physique» du social avec ses lois générales et intangibles. Ce courant qui date des années 1970 et coïncide avec le début de l’euphorie financière, a écarté toute composante sociale et tout facteur humain de l’enseignement et la recherche. Par conséquent, on a complètement oublié l’histoire, la philosophie des modèles, l’épistémologie. Tout cela a été réduit dans l’enseignement à la portion congrue. Maintenant encore, des jeunes gens sortant de «business schools» ont les dents tellement longues qu’elles rayent les parquets… Tout de même, cela s’est calmé. Mais il y a un grand travail à faire sur le rôle social de la finance au niveau de l’éducation et de la formation. Le chantier est énorme!

Comment réagissez-vous académiquement contre cette tendance scientiste?
Il y a cinq ans, nous étions plusieurs dizaines en Suisse à faire un «appel» pour que les choses changent. Cette année, nous sommes passés à l’acte en fondant avec une trentaine de collègues, y compris à Fribourg le Professeur Sergio Rossi  et moi-même, l’Association pour renouveler la recherche et l’enseignement en économie et finance (AREF), que préside le Professeur Marc Chesney (ZH) et dont je suis vice-président. Elle est domiciliée à l’Université de Fribourg et a pour but, comme son nom l’indique, de redonner une tonalité sociale aux sciences économiques et financières qui ne peuvent pas être réduites à des modèles purement techniques. Il s’agit de corriger l’absurdité actuelle qui fait de la finance un élément étranger au corps social. En 2018, notre association organisera sa première école d’été à l’Université de Fribourg.

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Jean-Christophe Emmenegger

Jean-Christophe Emmenegger est rédacteur indépendant. Après sa licence en lettres obtenue en 2005, il séjourne une année en Russie, où il débute le journalisme et réalise aussi sa première exposition artistique à l'étranger. Auteur d'études historiques et littéraires sur les relations Suisse-Russie, dont un livre à paraître sur le séjour en Suisse de la fille de Staline.

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Auteurs

Jean-Christophe Emmenegger est rédacteur indépendant. Après sa licence en lettres obtenue en 2005, il séjourne une année en Russie, où il débute le journalisme et réalise aussi sa première exposition artistique à l'étranger. Auteur d'études historiques et littéraires sur les relations Suisse-Russie, dont un livre à paraître sur le séjour en Suisse de la fille de Staline.

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