Varsovie en textes et en images

Varsovie en textes et en images

Comment raconter l’histoire d’une capitale qui s’est toujours trouvée à la croisée des chemins, au carrefour des hésitations entre Est et Ouest, dans une confrontation mouvementée entre modernité et traditions, brassant différentes populations et déchirée par des épisodes douloureux?

En évitant la description linéaire, répondent Matthieu Gillabert, historien, et Fanny Vaucher, illustratrice. Pour rendre compte de ces vicissitudes, ils ont uni leurs talents et cela donne Varsovie métropole, une histoire de la capitale polonaise, de 1962 à nos jours, fruit d’une approche éditoriale originale, qui fait dialoguer textes et images en dix chapitres transversaux.

En procédant par touches sensibles ou haltes explicatives, flâneries contemplatives sur images, ou arrêts plus descriptifs, Matthieu Gillabert et Fanny Vaucher ont conçu ensemble un livre original pour raconter l’histoire de la capitale polonaise. Le texte n’est volontairement pas prédominant, les dessins prenant autant de place et dialoguant avec la narration historienne, sociétale, architecturale, culturelle.


Matthieu Gillabert, assistant docteur au Département des sciences historiques de l’Unifr

Au hasard d’une rencontre
Matthieu Gillabert (1981) assistant docteur en histoire contemporaine auprès du Département des sciences historiques de l’Université de Fribourg. Spécialiste des relations culturelles Est-Ouest à l’époque de la guerre froide, il a résidé quatre ans à Varsovie pour ses recherches – et pour des raisons familiales, puisque son épouse est polonaise. En 2014, il se trouve dans la capitale pour préparer un cours sur les villes polonaises qu’il donne à l’Université de Fribourg. En bouquinant dans la librairie «Prus», en face de l’Université de Varsovie, il tombe sur un petit livre illustré de Fanny Vaucher, Pilules polonaises (Editions Noir sur Blanc) qui raconte en dessins et bulles de textes l’arrivée et l’installation de l’auteure dans la capitale polonaise. Matthieu Gillabert s’intéresse à son auteure et découvre qu’elle vient de Lausanne. Il prend contact avec elle pour partager leurs expériences. Dès leur première rencontre, dans un bar du Palais de la culture, à Varsovie, le courant passe et ils évoquent la possibilité d’un ouvrage commun pour raconter cette ville, car il n’existe encore rien de semblable et convaincant en français. Quelques mois plus tard, Fanny Vaucher relance Matthieu Gillabert et les deux se retrouvent au Buffet de la Gare, à Lausanne, pour débuter le projet.

Faire valser textes et dessins
Fanny Vaucher (1980) est diplômée en lettres et en histoire de l’art. Elle a travaillé comme correctrice pour la presse et l’édition avant de se consacrer à sa passion: le dessin. En 2012, après une formation d’illustration/BD à l’Ecole des Arts appliqués de Genève, elle s’est installée pour quelques années en Pologne, à Varsovie. Pourtant, il ne l’intéressait pas d’illustrer seulement un livre. Elle voulait s’impliquer davantage. L’idée de départ a été de mêler texte et dessin en regard et même en complément. «Ce dialogue a permis, non seulement de rendre l’écriture plus vivante, mais aussi de suggérer l’histoire complexe et douloureuse jusqu’à nos jours de Varsovie», explique Matthieu Gillabert.


Fanny Vaucher par ©Wiktoria Bosc

Alors que l’historien fournit la matière première du récit historique, Fanny Vaucher ne se contente pas d’illustrer celui-ci. Elle mêle toujours du texte à ses dessins. Comme ils ne se trouvent pas au même endroit, les deux auteurs ont utilisé l’application Slack pour communiquer à distance. Tous les chapitres ont été élaborés de cette façon. Le périple débute en 1862, parce que c’est la date de construction de la ligne ferroviaire qui relie Varsovie à Saint-Pétersbourg, qui marque le début de la métropole.

Après la ligne ferroviaire reliant Varsovie à Vienne (1848) et l’embranchement vers Berlin (1862), le gouvernement russe décida en effet d’ouvrir un axe vers Saint-Pétersbourg (1862), puis vers Moscou (1869). Varsovie se situe désormais au milieu de l’axe Berlin-Saint-Pétersbourg et se vend comme telle.

Pour illustrer cet épisode, Fanny Vaucher s’est inspirée en partie de documents d’époque fournis par Matthieu Gillabert. Ainsi de l’anecdote de l’écart des rails vers la Russie: il n’est pas le même que celui des rails européens, il fallait donc descendre du train en provenance de Berlin pour prendre un autre train en gare de Saint-Pétersbourg, de l’autre côté de la Vistule; les plus riches y allaient en calèche, les autres rejoignaient l’endroit à pied.

 

Parfois, la dessinatrice fait elle-même des remarques sur des parties du texte. Ainsi, lorsque l’historien décrit le climat de durcissement au début des années 1930 avec l’émergence de mouvements politiques d’inspiration fasciste, un astérisque renvoie à un commentaire de l’illustratrice.

D’autres fois, le texte qui aurait dû prendre forme de récit est remplacé par une illustration de style BD, comme dans le chapitre sur la culture, mettant en scène l’une des premières stars polonaises du cinéma durant l’entre-deux-guerres, Pola Negri.

L’ouvrage démontre par ce procédé de la double écriture, narrative et imagée, qu’on peut voir et interpréter les choses de manière différente. Les deux points de vue se complètent, se bousculent et parfois se contredisent.

Quand Varsovie se rêve New York
Le livre rend compte aussi de la perception compliquée des Varsoviens vis-à-vis de leur propre ville. Le sentiment qu’ils sont en retard par rapport aux autres capitales se manifeste en particulier durant l’entre-deux-guerres, après le départ des Russes. Des architectes polonais produisent le premier plan d’agglomération de Varsovie, en s’inspirant des Etats-Unis: la construction de gratte-ciels à l’image de New York, l’essor du cinéma et de la vie mondaine des cafés contribuent à créer une véritable atmosphère urbaine.


Cette volonté de paraître grande ville et de participer au réseau des grandes capitales européennes, avec la conscience en même temps de sortir d’une histoire chaotique, se retrouve aujourd’hui encore dans les mots d’ordre promotionnels qui fleurissent un peu partout dans l’espace public: «Tombe amoureux de Varsovie» est le slogan impératif que la ville s’est choisi au terme d’un concours citoyen en 2004. Sur un gratte-ciel en construction Warsaw Spire / «La flèche de Varsovie»), figure l’inscription géante : «J’aime Varsovie», tout comme rayonne l’installation en néons affirmant «I love Warsaw» sur la place Powstanców («place des Insurgés»).

La mémoire du ghetto
Certaines périodes sont cependant difficiles à effacer de la mémoire et suscitent encore le débat. A l’instar de la présence, puis de la quasi-disparition des Juifs, qui occupent un chapitre entier du livre. Renforcée par le début de l’industrialisation et le besoin de main d’œuvre, la communauté juive est à l’origine d’un foisonnement multiculturel particulièrement intense durant l’entre-deux-guerres, faisant de Varsovie la plus grande ville juive d’Europe. L’antisémitisme polonais, puis surtout allemand, a eu raison de cette effervescence. Les Juifs vivaient dans toute la ville, mais il y avait déjà, avant la Seconde Guerre mondiale, des quartiers où ils étaient plus concentrés. Néanmoins, c’est durant l’automne 1940 que le judaïsme varsovien prit fin, d’une manière tragique, avec la mise en place du ghetto de Varsovie occupée par les nazis. Ce sont 99% des 500’000 Juifs ayant été enfermés dans cet espace d’environ trois kilomètres carrés au cœur de la ville qui trouvèrent la mort. Les survivants ont émigré ailleurs, notamment à New York, et après 1968, suite à une autre vague antisémite, Varsovie ne compta quasiment plus de communauté juive. Aujourd’hui, de timides réappropriations de cette mémoire se font jour: en 2014, l’inauguration du musée Polin, consacré à l’histoire des Juifs de Pologne, en est un bon exemple.

 

Ces changements dans la perception de l’histoire de la ville se remarquent aussi au traitement architectural et à la sauvegarde des vestiges. Durant les années 1920, une crise politique et le refoulement du pouvoir russe d’avant-guerre aboutissent à une action spectaculaire: la destruction de l’immense cathédrale Nevski sur l’actuel square Piłsudski. Le patrimoine construit sous l’ère communiste a aussi été longtemps mis à distance depuis 1989. Par exemple, en dressant des affiches publicitaires sur certains bâtiments ou en détruisant carrément le magnifique supermarché «Supersam», qui avait été construit dans les années 1960. Le patrimoine caché et détesté comme un mauvais souvenir du régime soviétique est pourtant en partie réhabilité depuis une dizaine d’années, pour des considérations esthétiques. Par exemple, des habitants se lient pour la défense des derniers «bars à lait» qui subsistent, ces anciennes cantines de l’époque tsariste où l’on fournit à bas prix des repas traditionnels, autant utiles au businessman pressé qu’à l’étudiant fauché ou au retraité.

 

Une capitale sous tension
Matthieu Gillabert remarque d’ailleurs que la ville continue de se développer aujourd’hui de manière régulière et positive, malgré la crise financière et économique de 2008. Bien que Varsovie connaisse un dynamisme incontestable, une part importante de la population continue de vivre difficilement au quotidien. C’est une situation en tension: sur la redistribution des fruits de cette croissance, mais aussi sur les valeurs comme la place de la religion, le rôle des femmes ou les modèles familiaux. Ces tiraillements se concrétisent sur le plan politique. En 2015, le parti Droit et Justice (PIS) est le premier parti, depuis l’époque communiste, à obtenir une majorité absolue au Sejm (chambre basse) et s’applique à mener une politique autoritaire et ultra-conservatrice. Il a devancé les autres partis aux élections législatives dans la ville de Varsovie, dirigée par la présidente Hanna Gronkiewicz-Waltz, issue des rangs de l’opposition. La capitale devient alors le centre névralgique d’importantes manifestations, avec une forte mobilisation des femmes et des jeunes, contre certaines réformes liées à l’avortement, aux médias publics ou au tribunal constitutionnel.

 

Aujourd’hui, Varsovie devient aussi un lieu de plaisir, qui se substitue à l’ancienne ambiance douloureuse et laborieuse. Les citoyens varsoviens s’approprient davantage l’avenir de leur ville et sont très actifs dans les blogs sur Internet, en particulier sur l’histoire de Varsovie. De très nombreuses friches au centre-ville présagent d’un développement ces prochaines années. Le futur réaménagement des rives de la Vistule est en cours et déjà des berges sont transformées en plages et en lieux vivants.

Et Matthieu Gillabert conseille de visiter Varsovie en automne, quand il fait beau et la lumière se montre unique, dans un des jolis parcs que compte la capitale.

Cet ouvrage pourrait bien être le premier d’une série sur les capitales d’Europe centrale…

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Matthieu Gillabert, Fanny Vaucher, Varsovie métropole, histoire d’une capitale (1862 à nos jours), Editions Noir sur Blanc, Lausanne, 2016.

 

 

 

Jean-Christophe Emmenegger

Jean-Christophe Emmenegger est rédacteur indépendant. Après sa licence en lettres obtenue en 2005, il séjourne une année en Russie, où il débute le journalisme et réalise aussi sa première exposition artistique à l'étranger. Auteur d'études historiques et littéraires sur les relations Suisse-Russie, dont un livre à paraître sur le séjour en Suisse de la fille de Staline.

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Auteurs

Jean-Christophe Emmenegger est rédacteur indépendant. Après sa licence en lettres obtenue en 2005, il séjourne une année en Russie, où il débute le journalisme et réalise aussi sa première exposition artistique à l'étranger. Auteur d'études historiques et littéraires sur les relations Suisse-Russie, dont un livre à paraître sur le séjour en Suisse de la fille de Staline.

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