Le Printemps de Prague, 50 ans après

Le Printemps de Prague, 50 ans après

Le Printemps tchécoslovaque a marqué l’histoire de l’Europe, de la Guerre froide et, plus encore, celle du communisme. Quelles en ont été les conséquences et quel est son héritage aujourd’hui? A-t-il sonné, vingt-et-un ans avant la chute du Mur de Berlin, le début de la fin du bloc soviétique? A l’occasion de leur venue à l’Unifr, Pavel Fischer, ambassadeur de la République tchèque, et Roman Krakovsky, historien de l’Europe centrale et orientale, enseignant à l’Université de Genève (Global Studies Institute), répondent aux questions d’Alma&Georges.

Le Printemps tchécoslovaque est généralement connu comme le Printemps de Prague, alors qu’Alexandre Dubček, qui en fut l’une des principales figures de proue, était slovaque. Comment interpréter cette ambiguïté?
Pavel Fischer: Les Tchèques habitent un espace de Kafka, célèbre écrivain pragois. Les langues importent, mais les références et la culture locale encore davantage. Cette ambiguïté n’a pas disparu. Elle est toujours la nôtre aujourd’hui: le Maire de Prague est une femme politique d’origine slovaque. Le Premier Ministre est slovaque d’origine lui aussi. Et l’homme de la rue a une raison de plus pour partager des blagues et faire face au quotidien.

Roman Krakovsky: En vérité, il ne s’agit pas d’une ambiguïté, mais d’une cohérence. Le Printemps de Prague est un mouvement de libéralisation qui concerne tous les domaines de la vie en société: on l’oublie parfois, mais ce mouvement a commencé par la prise de conscience de la nécessité de réformes économiques, au début des années 1960, alors que le pays était enfoncé dans une crise profonde. Les leaders communistes comprennent que pour améliorer le fonctionnement de l’économie, il faut d’abord pouvoir dire ce qui ne fonctionne pas: la première condition de la réforme économique est donc le relâchement de la censure, ce qui par contagion ouvre toute une série de sujets tabous (collaboration, shoah, transfert de près de 3 millions d’Allemands à la sortie de la guerre, procès politiques des années 1950 et stalinisme, etc.). La principale vertu de ce processus est que plus de liberté appelle toujours plus de liberté et que ce mouvement encourage la production artistique, activité qui sans liberté de penser serait condamnée à disparaître… Tout cela a un effet d’émulation sur toute la société, accélérant la libéralisation du Printemps de Prague. Un sujet qui remonte également à la surface à ce moment-là est  la question de la réorganisation des relations entre les Tchèques et les Slovaques dans un Etat commun. La nomination d’Alexander Dubček, un jeune Slovaque, au poste de Premier Secrétaire, en janvier 1968, est un signal politique fort indiquant que les relations tchéco-slovaques vont, elles aussi, être rediscutées.


Rue Obchodná (Bratislava, août 1968)

Dans notre esprit, 1968 demeure lié au mouvement étudiant et au changement de certains modes de vie et de rapports de pouvoir. Est-ce aussi le cas en République tchèque et en Slovaquie?
Pavel Fischer: Pas tout à fait. Les années 1960 ont porté un éthos de libération. La censure a cédé et a permis une expression plus libre. Les écrivains, les cinéastes ou encore le monde du théâtre et de la musique sont  alors devenus de puissants protagonistes des aspirations à une société plus humaine. Même s’il y avait toujours des victimes d’injustices et de représailles politiques. Malgré les ombres, au travers des dalles de béton, un espoir a pu percer. Cette quête s’est réalisée par opposition à un régime totalitaire. Or, le mouvement de mai 68 en France est né dans un contexte tout à fait distinct. A part le chiffre 68, il y a peu de similitudes.

Roman Krakovsky: En Europe occidentale, l’année 1968 entraîne des changements politiques et sociaux qui sont aux fondements de la modernisation des années 1970 (mouvement de libération des femmes et des gays, mouvement écolo, etc.) et qui inaugurent la période post-moderne, dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui. Par ailleurs, il y a un lien direct entre 1968 et la suite. En Tchécoslovaquie, et plus largement en Europe centrale et orientale, 1968 est surtout une année de rupture, un véritable tournant dont les effets vont mettre plusieurs années à se manifester. L’écrasement du Printemps de Prague par les chars des armées du Pacte de Varsovie est une preuve ultime que le communisme est irréformable, car au moment précis où la nécessité de libéralisation économique et sociale entre en conflit avec la volonté de maintenir le contrôle politique, c’est le politique qui l’emporte. Cette prise de conscience prendra quelques années et sera proportionnelle au choc provoqué par l’intervention militaire des armées du Pacte de Varsovie. En 1978, le dissident polonais Adam Michnik résume la situation dans Le Nouvel évolutionnisme: «Au lieu de suggérer au pouvoir comment s’améliorer, […] un nouveau programme […] doit indiquer à la société comment agir.» Tout est dit: au lieu de réformer le communisme, il faut chercher la voie de sortie.


Discussion entre des protestataires et un conducteur de tank (Bratislava, août 1968)

L’échec militaire et politique du Printemps tchécoslovaque n’est-il pas aussi celui de la «troisième voie», voire celui du «socialisme à visage humain»?
Pavel Fischer: Pour certains, c’est décidément le cas. Mais comme les fondamentaux n’ont pas été modifiés, la structure du bâtiment a subi les mêmes fissures structurelles. Humaniser un régime qui avait aspiré au communisme fut une illusion pure.

Roman Krakovsky: 1968 est une spectaculaire réussite militaire: l’arrêt, par une occupation armée et en quelques semaines seulement, d’un mouvement de réformes qui a mis près d’une décennie à naître. Mais c’est un échec politique pour les régimes communistes en place dont ils ne se remettront plus: le Printemps tchécoslovaque est écrasé par les «pays frères», alors que les populations de ces mêmes pays aspirent à la même libéralisation. Seules l’Albanie et la Roumanie refusent l’intervention, mais pas parce qu’elles soutiennent la réforme du communisme: en refusant de participer à l’opération militaire, elles souhaitent surtout affirmer leur souveraineté vis-à-vis de Moscou et développer leur «communisme national» qui, par certains côtés, est plus orthodoxe que celui de l’URSS. La convergence de ces échecs – le mouvement de réforme est arrêté en Pologne et en Hongrie, également au début des années 1970 – montre l’incapacité du communisme à se réformer, sous quelque modèle que ce soit. Il permet à ses adversaires et aux déçus dans les différents pays de l’Est de mieux s’identifier, de se retrouver autour du même constat d’échec et de commencer à réfléchir aux voies de sortie.


Officiers de l’armée soviétique

Quel fut l’impact du Printemps tchécoslovaque sur le mouvement communiste en général?
Pavel Fischer: Il faudrait demander à des membres du parti! Les chars d’assaut et les morts dans les rues ont bouleversé de nombreux communistes. Et quelle a été leur réaction? Soit ils sont restés fidèles aux idéaux et ils ont du prendre position pour rejeter l’invasion soviétique; soit, et ce fut le cas souvent en Tchécoslovaquie, ils ont compris que les temps ont changé et ils ont retourné leur veste, afin de pouvoir continuer à composer avec le régime et occuper des postes à responsabilité.

Roman Krakovsky: Dans le reste du monde, l’écrasement du Printemps de Prague montre, une ultime fois, que le socialisme est irréconciliable avec les libertés et que son refus de toute réforme lui laisse une seule voie à l’avenir, celle du déclin économique. Les grèves ouvrières du début des années 1970 en Pologne, contre la hausse des prix et la dégradation des conditions de vie au quotidien, soulignent l’incapacité du communisme à remplir sa principale promesse, celle de faire advenir des sociétés «plus justes et plus égalitaires». C’est même pire: il s’avère incapable d’assurer une vie décente aux populations. C’est la fin de la dernière grande idéologie moderne qui reposait sur l’idée de progrès. C’est aussi la fin du mouvement communiste en général et des partis communistes en particulier, à l’Est comme à l’Ouest de l’Europe. On entre désormais dans l’ère post-moderne, où l’avenir meilleur n’est plus un horizon d’attente. L’avenir, c’est le présent, voire le retour vers le passé, notamment avec la montée des populismes.


L’écrivain Dominik Tatarka (3e depuis la gauche) contestant avec d’autres opposants l’occupation de la Tchecoslovaquie sur le socle d’une ancienne statue de Staline (Bratislava, août 1968)

Peut-on affirmer, comme le font certains, que le Printemps tchécoslovaque a préparé la chute du Mur de Berlin ?
Pavel Fischer: Le Printemps de Prague n’a nullement été un événement unique. Faire le lien exclusif entre Prague 68 et Berlin 89 serait certainement beaucoup trop approximatif. Néanmoins, comme des protagonistes du Printemps de Prague ont eu des contacts avec, par exemple, Michaïl Gorbatchev, il y a effectivement une filiation à chercher. Mais elle n’est pas exclusive, à mon avis.

Roman Krakovsky: Oui, à condition d’inscrire le Printemps tchécoslovaque dans un mouvement plus large de délégitimation des régimes communistes, qui s’ouvre avec les premières manifestations de mécontentement, au début des années 1950: les révoltes agraires de 1950 à Bihać (Yougoslavie); les grèves ouvrières de 1953 à Plovdiv (Bulgarie), Plzeň (Tchécoslovaquie) et Berlin (RDA); les grèves polonaises de juin 1956 et la Révolution hongroise de la même année. Toutes ces remises en cause populaires des régimes communistes sont suivies de tentatives d’ajustement, suivant la chronologie et les spécificités nationales de chaque pays de l’Est. Mais toutes débouchent, au cours des années 1960, sur un compromis entre l’Etat et la société, une sorte de «contrat social» où le pouvoir s’engage à assurer aux populations une vie décente, voire une amélioration constante du niveau de vie en échange d’une complète indifférence politique. C’est alors que les pays de l’Est deviennent à la fois moins oppressifs et plus complexes. Le temps de l’élan «révolutionnaire» de la période stalinienne fait place au pragmatisme politique, mêlant adroitement le maintien du contrôle et son relâchement. Au passage, les pays centre-est européens affirment de nouveau leurs particularités nationales et défendent leurs intérêts propres, ce qui donne à cette période toute sa complexité.

En l’absence d’alternative et tant que l’Etat honore sa part du contrat et parvient, tant bien que mal, à assurer un quotidien supportable, les populations acceptent de remplir leur part du contrat et ne pas se mêler de la vie politique. La fin du cycle de croissance, à la fin des années 1960, et le refus de réformes, dont témoigne la suppression militaire du Printemps de Prague, brise ce fragile équilibre et provoque une sérieuse crise du contrat social dans les années 1970. Dans ce sens, le 1968 tchécoslovaque contribue à préparer la chute du Mur de Berlin, mais à condition de l’inscrire dans la valse des remises en cause et des ajustements au sein du bloc.


Soldat de l’armée du peuple tchécoslovaque (Bratislava, août 1968)

Existe-t-il un lien historique entre les événements de 1968 et la partition de la Tchécoslovaquie en deux, le 1er janvier 1993?
Pavel Fischer: Non, je ne le perçois pas. Mais comme l’avènement de la fédération tchécoslovaque a eu lieu en octobre 1968, l’émancipation de la Slovaquie était marquée par l’air du temps du Printemps de Prague. Comme la séparation a eu lieu 25 ans plus tard, il s’agissait d’une course de longue haleine.

Roman Krakovsky: La partition du pays, en 1993, se déroule dans un contexte complètement différent que les événements de 1968: le parti communiste n’a plus le monopole du pouvoir, les libertés sont rétablies et le pays s’est engagé sur la transition vers l’économie du marché. Pourtant, il y a un lien avec le Printemps de Prague. La fédéralisation du pays, introduite en 1969 sous la pression soviétique, est avant tout un outil de consolidation politique où le pouvoir cède aux demandes des Slovaques à plus d’autonomie en échange de leur acceptation du «rétablissement de l’ordre» qui suit la suppression du Printemps de Prague. Il s’agit d’une fédéralisation de façade, sans une réelle recomposition des relations entre les deux nations constitutives de l’Etat, assurant à chacune une participation égale à la gestion du pays. Lorsque le communisme tombe, le sujet de l’aménagement des relations tchéco-slovaques revient sur la table, mais, à ce moment, il manque des côtés tchèque et slovaque une volonté politique pour faire avancer les choses. Les deux leaders du moment, Václav Klaus et Vladimír Mečiar, décident de la scission pacifique du pays. Le fait que la dissolution de la fédération est actée sans consulter les populations (sous forme de référendum, par exemple) et surtout sans provoquer une vive réaction de leur part démontre que, puisque son introduction en 1969 n’était pas le résultat d’un compromis négocié entre les deux nations mais d’une décision pragmatique des hommes politiques de l’époque pour consolider leur pouvoir, elle pouvait être dissoute de la même manière: par en haut.


Devant la Faculté des lettres de la Comenius University dans la Rue Gondova (Bratislava, août 1968)

50 ans après, existe-t-il encore, en République tchèque et en Slovaquie, des «soixante-huitards», comme il en existe en Europe occidentale? Quel est l’héritage actuel du Printemps tchécoslovaque?
Pavel Fischer: L’idéal du 1968  praguois a été écrasé par les chars d’assaut. Ce traumatisme fut pénible à porter, car, ce faisant, le système soviétique a dévoilé sa nature cruelle. En parlant de «frères», il lamina à plusieurs reprises des mouvements d’émancipation vis-à-vis du Kremlin. Alors, oui, l’héritage resta pendant longtemps vibrant. Néanmoins, comme il y a un phénomène de renouvellement de génération, aujourd’hui, cela appartient beaucoup plus à l’histoire.

Roman Krakovsky: En Europe centrale et orientale, l’après 1968 est construit dans la rupture, voire dans l’opposition, au Printemps de Prague et aux autres tentatives de réformes qui l’ont précédé (notamment 1953 et 1956). Il n’y a donc pas de «soixante-huitards» comme il en existe en Europe occidentale. Les hommes politiques qui ont porté le mouvement de réforme tchécoslovaque des années 1960 sont écartés de la vie politique après 1969 et remplacés par une nouvelle garde d’opportunistes et de pragmatiques. Un processus d’épuration similaire se déroule également dans l’économie et la culture. Pendant la Révolution de velours de 1989, plusieurs figures de 1968 tentent de retourner à la vie politique. Alexander Dubček apparaît aux côtés de Václav Havel sur la place Venceslas à Prague, où il est accueilli par les applaudissements de la foule et comme un symbole de liberté démocratique. Mais lorsqu’il appelle les foules à poursuivre le travail entamé en 1968, il se trouve complètement en décalage par rapport aux attentes des manifestants qui ne sont plus, depuis au moins une décennie, dans la volonté de réforme du communisme, mais dans le désir d’en sortir.

S’il reste aujourd’hui un enseignement à tirer du Printemps tchécoslovaque, ce serait de se rappeler que l’amélioration du bien-être n’est possible qu’à condition de garantir la liberté d’expression, car il faut pouvoir critiquer les dysfonctionnements afin de les corriger. Il faut pouvoir dire les choses comme elles sont. Autrement dit, le langage de la vérité est indispensable pour avancer et cette vérité exige l’existence d’une liberté d’expression et d’un pluralisme, car c’est la meilleure façon de garantir le dialogue et la possibilité de s’associer les uns aux autres pour réinventer ensemble nos façons de vivre.

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Farida Khali

Exerce d’abord sa plume sur des pages culturelles et pédagogiques, puis revient à l’Unifr où elle avait déjà obtenu son Master en Lettres. Rédactrice en chef d’Alma & Georges, elle profite de ses heures de travail pour pratiquer trois de ses marottes: écrire, rencontrer des passionnés et partager leurs histoires.

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