Une dernière étape encore souvent incontournable

Une dernière étape encore souvent incontournable

L’Université de Fribourg s’engage depuis plusieurs années dans la recherche sur les maladies nerveuses, dégénératives ou encore sur les dysfonctions suite à un traumatisme qui touchent le cerveau ou la moelle épinière, telles que le Parkinson ou la paraplégie. En dernier ressort, ces expérimentations nécessitent le recours à divers modèles animaux avant le passage aux essais cliniques. Explications du Professeur Eric Rouiller.

Le sujet est sensible et le débat éthique insoluble. Les conditions de l’expérimentation avec les animaux sont cependant extrêmement strictes et contrôlées en Suisse et les objectifs de chaque recherche approuvée très ciblés. La Plateforme de neurosciences translationnelles située à l’Unifr initie depuis un peu plus d’une année plusieurs projets de recherche sur les primates non-humains, visant à appliquer en clinique des principes thérapeutiques élaborés initialement sur des modèles de rongeurs, avant le passage aux essais cliniques. Cela concerne des traitements novateurs visant à favoriser la récupération fonctionnelle suite à une lésion spinale, par exemple, ou encore à tenter de traiter la toxicomanie.

Eric Rouiller, ce sujet est toujours très délicat. Comment décide-t-on d’entreprendre ce type de test?
Après avoir identifié une approche thérapeutique prometteuse, à partir d’expériences sur les rongeurs, et en vue de paver la voie vers les essais cliniques, le modèle du singe reste, dans de nombreux cas, incontournable, tant pour vérifier la pertinence du principe thérapeutique sur une espèce plus proche de l’humain que pour assurer la sécurité de ce dernier par rapport au traitement proposé. Afin d’assurer le financement de telles études, la valeur scientifique du projet doit être reconnue par les instances adéquates, comme le  Fonds national suisse de la recherche scientifique, par exemple. De plus, toutes les expériences que nous menons ont reçu une autorisation vétérinaire par la commission d’éthique ad-hoc, du vétérinaire cantonal et de l’OSAV (Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires). La Suisse est d’ailleurs un des pays les plus strictes au sujet de la protection des animaux et l’expérimentation animale.

Sur quoi portent ces différentes recherches exactement?
Ces travaux ont, pour la plupart, un point commun: il s’agit de reproduire des commandes motrices provenant du cerveau, interrompues suite à une lésion de la moelle épinière, en utilisant des stimulations électriques appliquées, par exemple, au niveau de la moelle épinière. Ils sont menés en étroite collaboration avec plusieurs laboratoires d’institutions partenaires en Suisse, qui ont ainsi accès au modèle du primate non-humain sur le site de Fribourg. La mise en forme adéquate de ces stimulations électriques a pour but de recréer des patrons de mouvements permettant des actions d’approche et de manipulation avec le membre antérieur ou encore la locomotion avec le membre postérieur chez des sujets paralysés, suite à une lésion spinale. Une autre étude a, par exemple,  pour but de tester l’hypothèse que des stimulations électriques appliquées dans une zone spécifique profonde du cerveau seraient à même de traiter la toxicomanie. Cette technique de stimulation électrique est déjà utilisée couramment en clinique pour traiter des patients parkinsoniens. Il s’agit donc de s’assurer ici que cette approche pourrait également s’appliquer au traitement de la toxicomanie.

Vous allez vraiment injecter de la cocaïne à ces animaux?
En effet, les animaux seront exposés à cette substance. Mais il faut préciser les conditions exactes: les singes recevront des micro-doses de cocaïne, qui ne créent pas une dépendance, mais uniquement une préférence par rapport à un autre mode de renforcement, dans le cadre d’un essai comportemental. Ce peut être, par exemple de l’eau, du jus de fruit ou encore des morceaux de nourriture. La question qui se pose est: la stimulation électrique est-elle capable de renverser cette préférence?

Les animaux souffrent-ils durant ces expériences?
Il faut savoir qu’il n’y a pas de récepteur à la douleur dans le cerveau. Nos manipulations sont donc totalement indolores. Ainsi que je viens de le dire, les méthodes que nous appliquons sur les singes sont très proches de ce qui se fait déjà sur les êtres humains comme, par exemple, les stimulations électriques profondes dans le cerveau.

De manière générale, minimiser la douleur et éviter la souffrance des animaux de laboratoire est un impératif éthique, légal et scientifique. Les animaux de laboratoire sont traités de la même manière que les animaux dans une clinique vétérinaire. Pour leurs interventions chirurgicales, les chercheurs utilisent le même type d’anesthésie et les mêmes analgésiques que ceux utilisés pour les animaux de compagnie.

Il faut aussi relever que, dans nos expériences, les singes ne sont pas sujets à des restrictions de nourriture, ni de boisson. Ils ont accès à de l’eau à volonté, jour et nuit.

Comment décide-t-on d’autoriser ce type d’expérience?
C’est le rôle de la Commission cantonale d’éthique et de surveillance de l’expérimentation animale, qui effectue une pesée d’intérêts entre la souffrance des animaux et le progrès potentiel pour la santé humaine. Le scientifique qui soumet son projet de recherche doit développer lui-même les arguments qui sous-tendent cette pesée d’intérêts. Celle-ci est ensuite examinée et évaluée, voire modifiée, par la Commission d’éthique. La science doit s’engager dans ce débat et se conformer aux conditions cadres, qui, en Suisse, sont strictement règlementées et démocratiquement légitimées.

Avec toutes les nouvelles technologies développées ces dernières années, ne pourrait-on pas faire autrement?
Dans le mesure du possible on essaie de remplacer des expériences animales avec des technologie de plus en plus sophistiquées, par exemple avec les nouvelles techniques d’imagerie 3D, et grâce à une planification et des procédures précises. C’est le principe des 3 R: remplacer, réduire, raffiner. Malgré tout, ces méthodes de remplacement ne suffisent pas à ce jour pour obtenir tous les résultats visés par par une telle recherche, orientée vers l’application clinique et qui nécessite donc une approche de l’organisme entier.

Nos projets de recherche sur les singes ont pour but de développer des thérapies visant à mieux récupérer de lésions cérébrales, comme les AVC, par exemple, des lésion de la moelle épinière; ou encore à se libérer de dépendances à des drogues. Ce sont des systèmes infiniment complexes qui requièrent le comportement de l’individu entier, donc pas remplaçable par des cultures de cellules ou des simulations informatiques.

A quel moment intervient cette étape sur les primates non-humains?
Cette série de projets ou d’expériences en cours dans la Plateforme de neurosciences translationnelles est la dernière étape avant le passage aux essais cliniques. Le but est de traiter les patients atteints de paralysie motrice, de dysfonctions nerveuses ou encore de toxicomanie. Cela répond donc en tous points à la mission de notre Plateforme qui est de permettre des applications cliniques, à partir de découvertes prometteuses sur les rongeurs, via le passage, le plus souvent obligé, du primate non-humain. A noter que les protocoles expérimentaux conduits sur nos singes sont, pour la plupart, utilisés par d’autres laboratoires dans le monde.  Ils ont également faits l’objet de plusieurs publications validant ces modèles ou, s’ils sont originaux, ont été décrits dans le détail afin de permettre l’évaluation de leurs impacts sur l’animal par la Commission cantonale d’éthique.

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  • Site du Swiss Non-Human Primates Competence Center For Research
  • Interview du professeur Eric Rouiller dans universitas, le magazine scientifique de l’Unifr
  • Emission 36°9, RTS, consacrée à l’expérimentation animale et tournée, entre autres, à l’Unifr.

Farida Khali

Exerce d’abord sa plume sur des pages culturelles et pédagogiques, puis revient à l’Unifr où elle avait déjà obtenu son Master en Lettres. Rédactrice en chef d’Alma & Georges, elle profite de ses heures de travail pour pratiquer trois de ses marottes: écrire, rencontrer des passionnés et partager leurs histoires.

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Exerce d’abord sa plume sur des pages culturelles et pédagogiques, puis revient à l’Unifr où elle avait déjà obtenu son Master en Lettres. Rédactrice en chef d’Alma & Georges, elle profite de ses heures de travail pour pratiquer trois de ses marottes: écrire, rencontrer des passionnés et partager leurs histoires.

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