«Les Eglises orientales interpellent Rome grâce à leur différence»

«Les Eglises orientales interpellent Rome grâce à leur différence»

La Professeure Astrid Kaptijn est la première femme laïque nommée consulteure de la Congrégation pour les Eglises Orientales. A son retour de Rome, où elle a rencontré le pape, elle évoque l’importance du droit canonique pour l’évolution de l’Eglise.

Que représente cette nomination pour vous?
C’est un honneur et une reconnaissance. On dit souvent qu’il faudrait plus de femmes à Rome et le Saint Siège y travaille. Mais ces avancées sont discrètes et passent souvent inaperçues. Je crois pourtant que des progrès s’effectuent, par petites touches comme celle-ci.

Être femme dans ce contexte, est-ce un avantage ou un inconvénient?
J’ai l’impression d’être avantagée par le fait d’être dans une ambiance universitaire et reconnue pour mes compétences scientifiques. J’imagine que c’est différent pour une personne active au niveau de sa paroisse. Dernièrement, j’ai été nommée présidente de la Commission théologique et œcuménique de la Conférence des évêques suisses. Mes collègues n’ont pas été freinés par le fait que je suis une femme, au contraire. On me reconnaît certaines capacités d’écoute et de coordination. Femme ou pas, je crois que cela est dans ma nature: je m’efforce de donner une place à chacun·e. J’essaie de faire avancer les choses à mon niveau, d’être attentive à certains points, de les signaler à mes interlocuteurs, pour qu’ils le relaient plus loin. Ce sont des détails, mais je crois qu’on peut progresser aussi par petits pas.

Quelles sont les Eglises regroupées par la Congrégation pour les Eglises orientales?
Elle réunit les chrétiens de différentes Eglises orientales qui se déclarent catholiques, mais qui ont conservé leur rite propre. Actuellement, vingt-deux Eglises orientales sont reconnues au sein de l’Eglise catholique. Ce qui m’a toujours intéressée, c’est que nous formons une Eglise – nous partageons la même foi – tout en suivant des disciplines différentes. L’Eglise catholique n’est pas le bloc uniforme que l’on se représente: elle est plurielle à la base et les Eglises orientales montrent bien cette pluralité.

Où se manifestent ces différences et pourquoi inspirent-elles Rome?
Un point bien connu du grand public est le fait que ces Eglises acceptent d’ordonner diacre ou prêtre des hommes mariés. Ce modèle fonctionne dans les Eglises d’Orient et c’est un point qui fait débat en Occident. Plus généralement, c’est le mode de gouvernement de ces Eglises, de type plutôt synodal, qui interpelle Rome. Dans ce modèle, le synode a une compétence législative et judiciaire. Le chef de l’Eglise gouverne de concert avec le synode des évêques et ils prennent ensemble les décisions importantes.

Le pape François souhaite encourager des changements dans ce sens?
Oui, le pape François insiste beaucoup sur le sens de l’écoute. Il pense qu’il faudrait s’orienter vers une plus grande synodalité, prôner une Eglise où l’on écoute chacun·e. Si on arrive à le mettre en pratique, ce serait une excellente chose, même si je pense qu’il reste beaucoup à faire. Le synode est de nature à favoriser cette écoute, car il ne s’agit pas d’une simple réunion de personnes. Tout synode commence et se termine par une célébration liturgique. C’est une façon de manifester le fait que les participants ne sont pas là pour faire avancer leurs propres idées, mais qu’ils se mettent au service de l’institution et œuvrent pour le bien de toutes et tous.

En quoi consiste votre fonction de consulteure?
Les consulteurs sont des experts, souvent théologiens et canonistes, officiant un peu partout dans le monde, qui sont appelés à donner leur avis. La Congrégation est basée à Rome et sa fonction est d’aider le pape dans le gouvernement de l’Eglise, plus particulièrement des Eglises catholiques orientales. Elle compte des collaborateurs permanents sur place et des consulteurs qui travaillent à distance comme moi.


Un autre événement vous a valu l’attention de la presse récemment…
Oui, deux jours après l’annonce de ma nomination comme consulteure, je me suis rendue à Rome pour célébrer le cinquantième anniversaire de la Société pour le droit des Eglises orientales. Je préside cette association œcuménique et internationale qui réunit des canonistes des Eglises orientales orthodoxes et catholiques orientales. Nous avons souhaité que notre colloque du jubilé se déroule à Rome et c’est dans ce cadre que nous avons été reçus en audience privée par le pape. Je ne m’y attendais pas, mais ce colloque a eu passablement de retentissement. Il a été relayé le lendemain en première page de l’Osservatore romano (le journal du Vatican), puis j’ai été interviewée par Radio Vatican. Le thème de la synodalité, traité lors de notre colloque et l’intérêt que lui porte le pape François, expliquent en partie cette attention. Il s’agit en outre d’une association œcuménique qui fête son cinquantenaire, ce qui n’est pas anodin. Elle a été fondée en 1969, soit au lendemain du Concile Vatican II, dont l’un des effets majeurs a été de renouveler le thème de l’œcuménisme.

Comment êtes-vous devenue spécialiste du droit canonique?
Le droit canonique fait partie du cursus d’études en théologie et j’ai découvert cette discipline au cours de ma formation à Amsterdam. Elle m’a tout de suite intéressée par son côté concret. On part de la théologie pour la mettre en pratique: notamment sur le plan des structures et de la façon dont on se comporte les uns avec les autres. Je me suis spécialisée à Strasbourg, puis à l’Institut catholique de Paris. Enfin j’ai poursuivi mon cursus à Rome, où se trouve la seule faculté à délivrer des diplômes en droit canon des Eglises orientales.

Qu’est-ce qui vous a attirée à Fribourg?
Plusieurs choses. Je savais qu’il y avait un institut œcuménique et un corps professoral assez international. Ce sont deux éléments qui m’attiraient beaucoup. Ma famille m’a suivie (ndlr: son époux et deux filles âgées de 14 et 18 ans) et heureusement tout le monde est content! Ce que j’ai trouvé dès le début très intéressant à Fribourg, c’est que chacun a une langue de préférence, mais passe assez facilement d’une langue à l’autre.

Le droit canon a une réputation plutôt austère ?
On le perçoit trop souvent par le prisme de la norme et de l’interdit, mais je le vois surtout dans sa fonction de service. C’est une dimension nécessaire à l’Eglise. Même si ses mécanismes l’apparentent au droit, son fondement et son inspiration viennent de la théologie. L’Eglise est une société humaine aussi, ce qui veut dire qu’il faut organiser le «vivre ensemble». Le droit canon est l’instrument adéquat, parce qu’il détermine notamment les droits et les obligations de chacun, en particulier pour les personnes qui occupent une fonction spécifique.

Vous y voyez plus que des questions de forme?
Une partie fascinante de cette matière, est celle où l’on définit ce qu’on appelle les éléments constitutifs ou essentiels des institutions: les points qu’il ne faut pas perdre de vue et toujours conserver. C’est en fin de compte la question de la fidélité au message du Christ tel qu’il nous a été transmis et, partant, de notre identité de chrétiens. Le droit canon est au service de tout cela. De manière aussi plus globale, le code comprend une norme qui dit que le salut des âmes est la loi suprême de l’Eglise. Le but ultime du droit canonique est donc d’aider les gens à aller vers leur salut.

Est-ce une branche populaire parmi les étudiant·e·s?
Non et c’est dommage. On manque cruellement de canonistes et je pense que ça va se faire sentir de plus en plus. A mon avis, c’est une branche qui gagne en importance face aux défis actuels. Le droit canonique aide notamment à faire la différence entre ce que l’on ne peut pas changer et ce qui est plus accessoire: un débat extrêmement actuel. On peut avancer dans le dialogue œcuménique, une fois que l’on s’accorde sur l’essentiel. Il y a une ouverture, actuellement, avec le pape François surtout, une brèche qui permet de repenser des choses pour arriver à d’autres types de normes. Et je trouve absolument passionnant d’accompagner tout ce processus.

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  • Page d’Astrid Kaptijn
  • Site de l’Institut de droit canon
  • Photos: copyright Servizio fotografico del Vaticano

Anne-Sylvie Mariéthoz

A étudié à la Faculté des lettres de l’Université de Fribourg (histoire de l’art, philosophie, grec ancien). Depuis 2010, elle travaille comme journaliste indépendante et traductrice en Valais et dans la région Fribourg-Berne.

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A étudié à la Faculté des lettres de l’Université de Fribourg (histoire de l’art, philosophie, grec ancien). Depuis 2010, elle travaille comme journaliste indépendante et traductrice en Valais et dans la région Fribourg-Berne.

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