Séminaire: La francophonie face à l’américanisation

Séminaire: La francophonie face à l’américanisation

Il fut un temps, pas si lointain, où l’idole des jeunes s’appelait Tino Rossi et pas Johnny, une époque où les gens pressés mangeaient sur le pouce un jambon-beurre plutôt qu’un hamburger to take away. Du Sénégal au Québec en passant par la Belgique et la Suisse, le Département d’histoire contemporaine étudie de manière comparée les processus d’américanisation dans la francophonie.

Starbuck, Burger King, Mc Donald, etc. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à ses centres-villes pour comprendre que même la France, bastion de la francophonie, a rendu les armes face à l’américanisation. Et si notre grand voisin, retranché derrière sa ligne Maginot de l’exception culturelle, a capitulé sans conditions sur les plans économique, linguistique et gastronomique, il n’est pas saugrenu d’imaginer un sort similaire pour les autres pays francophones, moins arc-boutés sur leur «grandeur passée».

Des conférences  disponibles sur moodle
Invités à Fribourg dans le cadre d’un workshop – un séminaire, pardon!- intitulé «La francophonie face à l’américanisation», les professeurs Omar Gueye de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Martin Pâquet de l’Université Laval de Québec et Serge Jaumain de l’Université Libre de Bruxelles ont décrit les contours du phénomène dans leur pays respectif. A noter que ces Keynote, bien que tenues devant un parterre d’étudiants fribourgeois, ont également été mises à la disposition des étudiants sénégalais, québecois et belges sur moodle.

la Belgique: un pays très attiré par l’Amérique

Serge Jaumain, professeur d’histoire à l’Université Libre de Belgique

Indéniablement, la Première Guerre Mondiale marque un point d’inflexion dans le phénomène d’américanisation des pays francophones du continent européen. Les Etats-Unis vont aider la Belgique, dévastée par le conflit, à se relever de ses ruines et à reconstruire ses infrastructures, dont l’Université catholique de Louvain incendiée par les Allemands. «On ne saurait encore parler d’américanisation stricto sensu, tempère Serge Jaumain. Cependant, les intellectuels belges, jusque là attirés par l’Allemagne mais traumatisés par l’invasion de leur pays, vont s’en détourner au profit des Etats-Unis.»


Durant l’Entre-deux-guerres, la force d’attraction des Etats-Unis s’exerce de plus en plus fortement sur l’élite du pays: de nombreux chefs d’entreprises vont y faire des stages et en reviennent avec des modèles d’organisation du travail à l’américaine. «On observe une américanisation du monde patronal, conclut Serge Jaumain, l’américanisation étant alors perçue comme une modernisation.»
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, rebelote: avec leur Plan Marshall, les Américains relancent l’économie de la Belgique où ils jouissent alors d’une image extrêmement positive. La guerre du Viêt Nam et le soutien des Etats-Unis à des dictatures en Amérique latine vont toutefois contribuer à l’émergence de sentiments anti-américains, sans pour autant rendre les Belges totalement hostiles: «En cela, le cas de la Belgique diffère de celui du Québec. L’anglais ne nous horripile pas, au contraire, il peut même servir de langue de discussion entre néerlandophones et francophones».

Sénégal: Entre attrait et rejet

Omar Gueye, professeur d’histoire à l’Université de Cheikh Anta Diop

Le cas du Sénégal diffère évidemment beaucoup de celui de la Belgique et de la Suisse. Ici, la langue française et la culture ont été imposées lors de la colonisation. «L’école coloniale était assimilationniste et enseignait à nos parents que leurs ancêtres étaient gaulois», explique Omar Gueye. Pour l’historien sénégalais, ce contexte historique explique les attitudes contradictoires de ses compatriotes vis-à-vis des Etats-Unis, à la fois disposés à en adopter certains traits culturels, mais aussi défiants envers tout ce qui provient du monde occidental. Et de rigoler: «Les ex-colonisés portent en eux des germes de résistance culturelle!» Aussi observe-t-il dans les années soixante une solidarité marquée des étudiants sénégalais envers le mouvement des droits civiques, incarné par le Black Panther Party, Martin Luther King et Malcolm X, un faible pour les musiciens afro-américains, tels que Jimmy Hendrix et James Brown, qui s’imposent face aux role-models français que sont Johnny Halliday et Brigitte Bardot, ainsi qu’une admiration sans borne pour le basketteur Kareem Abdul-Jabaar et le boxeur Mohamed Ali.


Mohamed Ali, idole de la jeunesse sénégalaise des années 1960

Cette inclination à l’égard de certaines figures de proue afro-américaines ne saurait pourtant masquer une hostilité grandissante à l’encontre de la politique de l’Oncle Sam. «Le tiers-mondisme se confond parfois avec un anti-américanisme d’inspiration marxiste», conclut Omar Gueye. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après avoir gagné son indépendance, le Sénégal reste partiellement dans le giron de la France qui y possède encore une base militaire. Mais aujourd’hui, pour Omar Gueye, les étudiants de Dakar, dont les ancêtres ne sont plus gaulois, rêvent plus de New York que de Paris. La France et le français y ont perdu leur pouvoir de séduction.

Le Québec: de la France à l’Angleterre en passant par les Etats-Unis

Martin Pâquet, professeur d’histoire à l’Université Laval de Québec

Ici un constat s’impose d’emblée: le Québec est une terre d’Amérique, ce qui indubitablement le distingue des autres pays francophones. C’est à partir du milieu du XVe siècle, avec l’arrivée des pêcheurs basques, que le Canada entre dans l’aire d’influence française. Afin de survivre, les premiers colons vont adopter l’habillement, l’habitat et l’alimentation, notamment le maïs, des Amérindiens. Cette créolisation n’est en somme rien d’autre qu’une première forme d’américanisation. Loin de leur mère-patrie, ces Français ont d’ailleurs tôt fait de se désigner comme des Canadiens ou des Acadiens. Suite au traité de Paris de 1763, de sujets du roi de France ils deviennent sujets de la couronne britannique, restant ainsi sous la coupe d’un Etat européen. En 1776, la proclamation d’indépendance des Etats-Unis provoquera, selon Martin Pâquet, une scission au sein de la société canadienne: «Les nobles et la hiérarchie catholiques vont rester loyaux à la couronne britannique et adopter un discours farouchement anti-américain, au contraire de la plupart des paysans.» Cette dichotomie va persister au cours de la révolution industrielle: la hiérarchie catholique, ultramontaine, tourne le regard vers Rome, les élites culturelles ne rêvent que de Paris et les hommes politiques aspirent à la reconnaissance de Londres. Pour Martin Pâquet, «la cartographie mentale de l’intelligentsia canadienne n’est pas américaine, mais européenne!» Tout l’inverse des paysans québécois qui eux, pour fuir la pauvreté, émigrent en masse vers les usines de confection textile de la Nouvelle-Angleterre.


A partir des années 1890, le développement de l’hydroélectricité contribue à l’implantation d’usines, financées en partie par des capitaux américains, le long des cours d’eau canadiens. C’est un pas de plus vers l’intégration continentale du Canada, en particulier sur le plan économique. Cette intégration deviendra également culturelle avec l’avènement des médias de masse, la radio à partir des années 1920 et la télévision dès les années 1950. Dorénavant, des chanteurs Québecois se mettront même à la musique country… mais en français. Une nouvelle créolisation, selon Martin Pâquet.
Avec les années 1960 débute ce que les Québecois nomment la Révolution tranquille. Celle-ci voit l’émergence de l’Etat-providence qui assure à tous les citoyens un accès à une éducation supérieure. «On ne souhaite plus former les gens en Europe, mais au Québec. Selon les domaines, on les envoie même directement aux Etats-Unis», observe Martin Pâquet. Il ne faut dès lors pas s’étonner qu’aujourd’hui, au Québec comme au Sénégal, les élites culturelles n’aspirent pas tant à monter à Paris qu’à descendre à Las Vegas ou à Los Angeles: pour Céline Dion comme pour le cirque du Soleil, c’est là qu’on consacre une carrière.

Et la Suisse dans tout ça?

Claude Hauser, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg Photo: Jacques Bélat

L’influence américaine se fait sentir en Suisse au même moment et de la même manière qu’en Belgique, au sortir de la Grande Guerre, quand les Etats-Unis deviennent la première puissance politique, économique et militaire mondiale. On y observe le même courant qui amène des intellectuels et des cadres d’entreprises à se former de l’autre côté de l’Atlantique. Friedrich Traugott Wahlen, l’instigateur du programme d’autosuffisance alimentaire durant la Seconde Guerre mondiale, séjourne plusieurs année au Canada, dans les années vingt, où il se familiarise avec l’agriculture moderne et mécanisée du Nouveau Monde. Claude Hauser, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg, note toutefois qu’il n’y a pas un transfert unilatéral de technologies et de compétences entre la Suisse et les Etats-Unis: «De nombreux architectes et ingénieurs suisses, notamment Othmar Amman, partent aux Etats-Unis et y réalisent des ouvrages de grande envergure, comme le Pont George Washington à New York». Dès cette période pourtant, des voix s’élèvent, essentiellement à droite de l’échiquier politique, contre cette civilisation jugée peu portée sur la culture, trop âpre au gain matériel et axée sur un machinisme à outrance.
Avec la guerre froide, on assiste à un basculement de cette défiance envers les Etats-Unis qui émanera alors principalement d’une gauche devenue hostile à la politique de l’Oncle Sam. L’américanisation se confond alors avec impérialisme et capitalisme.

Le saviez-vous?
L’Université de Fribourg héberge le pôle de recherche du Centre suisse d’études sur le Québec et la francophonie (CEQF). Son fonds documentaire, quant à lui, se trouve à l’Office de la culture du canton du Jura. Le CEQF a pour ambition de stimuler les recherches, aussi bien historiques, littéraires, sociologiques que politologiques, sur les relations entre notre pays et le Québec et plus largement sur la francophonie. Sans tomber dans une approche institutionnelle, cet espace global permet de réfléchir sur la colonisation et les rapports postcoloniaux ainsi que sur les circulations de personnes et de produits culturels.

Christian Doninelli

The long and winding road! Après un détour par l'archéologie, l'alpage, l'enseignement du français et le journalisme, Christian travaille depuis l'été 2015 dans notre belle Université. Son plaisir de rédacteur en ligne? Rencontrer, discuter comprendre, vulgariser et par-ta-ger!

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