Les jeunes Suisses ne sont pas des cigales insouciantes

Les jeunes Suisses ne sont pas des cigales insouciantes

Ultra-connectés, les jeunes Suisses s’adonnent à toujours plus d’activités économiques en ligne. Sans surprise, la crise du Covid-19 a renforcé cette tendance. La maîtresse d’enseignement et de recherche de l’Unifr Caroline Henchoz et ses étudiant·e·s ont révélé une grande diversité dans les usages d’Internet à des fins économiques par les 19-25 ans.

La Suisse est ultra-connectée. Des chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS) révèlent que plus de neuf personnes sur dix ont utilisé régulièrement Internet en 2019 dans le pays. Dans la foulée, les activités économiques des Helvètes sont très développées: même si, selon une étude menée en 2017 par la Banque nationale suisse (BNS), nos compatriotes demeurent très attachés à l’argent matériel, l’OFS constate pour sa part qu’en 2018, environ trois quarts d’entre eux effectuaient des paiements en ligne, contre un peu plus de 50% dans l’Union européenne.

Typologie des utilisateurs
Les jeunes Suisses n’échappent pas à cette tendance et ont massivement recours à la technologie pour effectuer des actes d’ordre économique. Reste que les pratiques ne sont pas homogènes. Selon une autre enquête de l’OFS, menée auprès d’habitants du pays âgés de 15 à 29 ans, les commandes et les achats arrivent en tête des activités, avec une pratique de l’ordre de 84%. Suivent l’e-banking (79%) et, loin derrière, la recherche d’un emploi (40%) et la vente de produits (26%).

Alors que l’OCDE (Organisation de coopération et de développement) considère les jeunes comme particulièrement vulnérables face aux risques de surconsommation et d’endettement liés au numérique, un séminaire de recherche en master mené à l’Unifr a voulu en savoir davantage sur leurs pratiques économiques en ligne. Sous la direction de la maîtresse d’enseignement en Sciences sociales Caroline Henchoz, des étudiant·e·s ont mené des entretiens auprès de 26 personnes âgées de 19 à 25 ans. Les résultats de leur enquête ont fait l’objet d’un article dans la revue REISO.

«Notre étude a cela de novateur qu’elle propose une typologie des différents utilisateurs d’Internet à des fins économiques», précise la sociologue. L’enquête dégage huit profils distincts, construits en fonction des activités privilégiées (gestionnaire, consommateur, entrepreneur, désintéressé) et de la manière dont elles sont exécutées (avec réflexivité ou avec spontanéité). «Il va de soi que cette grille de lecture est simplificatrice, puisque chaque jeune peut correspondre simultanément à plusieurs profils», admet la chercheuse. Reste que cette classification permet d’appréhender l’ampleur de la diversité des pratiques. Et de tordre le cou à certaines idées reçues.

Un rapport à Internet réflexif
«Un premier constat est que, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, les jeunes ne sont pas des cigales insouciantes, note Caroline Henchoz. Ils sont plutôt prudents dans leur façon d’utiliser leur argent.» Parmi les autres idées reçues égratignées par l’enquête figure celle de jeunes utilisant les nouvelles technologies de façon quasi machinale, sans se poser de questions. «D’une part, nous avons mis le doigt sur un rapport à Internet plus réflexif que prévu», explique la maîtresse d’enseignement. Ainsi, de nombreux jeunes questionnent leurs actions en ligne – par exemple en termes de consommation – et n’hésitent pas à y renoncer si elles ne correspondent pas à leurs valeurs.

D’autre part, l’étude a révélé l’existence d’une proportion non négligeable de réfractaires, à savoir des jeunes qui recourent le moins possible aux activités économiques en ligne. Ce renoncement peut être un choix dicté par leur vision du monde anticonsumériste ou écologiste. Il peut aussi être motivé par un manque de goût pour les outils technologiques.

«Nous nous sommes, par ailleurs, rendu compte que la gestion virtuelle de l’argent n’est pas encore complètement acquise chez certains jeunes Suisses», poursuit Caroline Henchoz. Ainsi, alors même que le nombre d’applications consacrées à l’e-banking explose, plusieurs personnes interrogées ont indiqué retirer leur argent en liquide au début du mois, afin d’avoir une meilleure vision de leurs dépenses. D’autres ont avoué n’effectuer qu’une partie de leurs transactions bancaires en ligne, du fait de leur complexité.

Covid-19 et argent virtuel
Suite à la crise de la Covid-19, faut-il s’attendre à ce que la gestion virtuelle de l’argent gagne massivement en importance parmi les moins de 25 ans? «En raison d’un hasard du calendrier, nos entretiens sont tombés juste après l’annonce par le Conseil fédéral des mesures de semi-confinement, rapporte la sociologue. Nous avons donc eu l’occasion d’interroger des jeunes à chaud au sujet de l’impact du coronavirus sur leurs pratiques économiques en ligne.» En ce qui concerne spécifiquement la gestion de l’argent, hormis une augmentation de l’épargne, «nous n’avons pas observé de changement notable».

Par contre, l’enquête révèle que les personnes considérées – avant la pandémie – comme réfractaires aux activités économiques sur Internet n’ont souvent pas eu d’autre choix que d’assouplir leur position. En effet, tandis que les magasins restés ouverts encourageaient vivement les clients à payer par carte et sans contact, la fermeture des commerces non essentiels a contraint de nombreux jeunes à effectuer des achats en ligne. Quitte à emprunter la carte de crédit d’une autre personne.

Un «retour à l’essentiel» sur la durée?
Reste que la majorité des jeunes questionnés dans le cadre de l’étude ont affirmé avoir réduit leur consommation sur Internet dans le contexte des mesures imposées par les autorités helvétiques. «Ce constat est à prendre avec des pincettes, car notre sondage est intervenu tout au début du semi-confinement, prévient Caroline Henchoz. Il est néanmoins intéressant d’observer ici aussi une grande part de réflexivité chez les 19-25 ans.»

La chercheuse cite l’exemple de jeunes internautes «n’ayant pas le cœur d’aller faire des dépenses inutiles durant cette période difficile», d’autres «renonçant à des achats en ligne par solidarité envers les postiers et les employés chargés de préparer les commandes» ou d’autres encore «préférant garder leur argent pour relancer l’économie après la pandémie». Exceptions notables, les produits de divertissement, tels que chaînes ou jeux en ligne ont connu un boom.

De l’avis de Caroline Henchoz, il sera pertinent, quelque temps après la fin de la crise sanitaire, de se poser des questions telles que: «Est-ce que cette notion de ‹retour à l’essentiel› (en termes de consommation) s’inscrit sur la durée?» ou «L’argent matériel sera-t-il délaissé à long terme au profit de son pendant virtuel?». En attendant, la sociologue mène, à la Haute école de travail social de Sierre, une recherche approfondie sur les pratiques digitales des jeunes Suisses. «Nous cherchons notamment à savoir si Internet favorise ou gomme les inégalités, et si les nouvelles technologies augmentent la capacité d’action des jeunes en situation de précarité.»

Author

Journaliste indépendante basée à Berne, elle est née au Danemark, elle a grandi dans le Canton de Fribourg, puis a étudié les Lettres à l’Université de Neuchâtel. Après avoir exercé des fonctions de journaliste politique et économique, elle a décidé d’élargir son terrain de jeu professionnel aux sciences, à la nature et à la société.

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