Dossier

Les prodiges, entre raison et frisson

Pluie de sang et statues en larmes, les prodiges à l’époque romaine sont tant un motif littéraire que des événements à quantifier et classifier. Les deux approches ont en commun la nécessité d’appréhender le réel pour mieux le maîtriser.?

A Rome, les phénomènes merveilleux et menaçants – les prodiges – témoignaient de la colère des dieux et annonçaient un destin funeste. Ils étaient ainsi le lieu de la superstition et de la peur, au point que les Romains ont créé une organisation rituelle destinée à leur expiation. Sur la base des rapports des magistrats et après audition des témoins, le Sénat avait la charge de reconnaître un événement comme étant un prodige ou non et, si oui, d’organiser des rites expiatoires (procuratio prodigiorum).

 

Lors de la deuxième guerre punique (218 – 202 av. J.-C.) qui voit s’affronter Rome et Carthage, les deux grandes puissances de l’époque, l’avancée des troupes d’Hannibal vers Rome inquiète la population et, avec la peur, croît la superstition. Dans son œuvre Ab urbe condita, Tite-Live, un historien du premier siècle av. J.-C., mentionne pour le début de l’année 214 av. J.-C. une pluie de sang, un lac ensanglanté, un bœuf qui parle, une femme changée en homme et un essaim d’abeilles sur le forum, un fait merveilleux, parce qu’il est rare, «quod mirabile est, quia rarum» (XXIV, 10). Lorsque le poète Silius Italicus rédige son épopée historique les Punica à la fin du premier siècle de notre ère, il puise ses informations chez les historiens qui l’ont précédé, Tite-Live entre autres, et les mêle aux catalogues de prodiges typiques du genre épique. Pour la bataille au bord du lac Trasimène en 217 av. J.-C., le poète fait notamment allusion à un poulet rejetant la nourriture, un taureau fuyant l’autel du sacrifice, un jet de sang noir jaillissant des enseignes et des éclairs de Jupiter (Punica 5, 53?–?81).

 

Une plongée dans la crainte et la terreur

L’apparition des prodiges – ou l’irruption de l’extra-ordinaire dans l’ordinaire – donnait aux poètes la possibilité d’instaurer une atmosphère inquiétante et terrifiante. Dans les Punica, Silius Italicus rapporte les prodiges survenus avant la bataille de Cannes, dévastatrice pour l’armée romaine, et dramatise le récit en empruntant des motifs tant à la tradition historiographique, essentiellement Tite-Live, qu’à la tradition épique, Lucain entre autres. La narration respecte un schéma récurrent chez le poète: la rupture narrative et le caractère soudain des événements sont instaurés par l’adverbe tout à coup, subitum, ou par une expression similaire, tandis que les prodiges, rapportés sous la forme d’un catalogue, sont décrits avec surenchère, selon une progression vers l’horreur que suscite le tableau apocalyptique final. Au rouge de la comète et des flammes se mêlent les larmes et le sang qui, s’ils sont récurrents dans les énumérations de prodiges dans l’épopée latine, se teintent chez Silius Italicus de noir et accentuent encore le caractère funèbre. Le poète veille par ailleurs à préciser à partir de quel point de vue est rapporté le récit, afin de rendre compte de la réaction émotive des spectateurs qui apparaissent «terrorisés».

 

© Jérôme Berbier

Avant la bataille du Tessin, la lutte entre un épervier et une volée de colombes est observée par les deux armées ennemies. La précision des deux points de vue justifie la double interprétation qui est proposée ensuite: Liger y voit l’annonce des défaites romaines et la victoire finale de Scipion contre Hannibal; tandis que, dans l’autre camp, Bogus prédit au général punique d’heureux destins. Ce récit du prodige et la confrontation des lectures des devins attirent l’attention sur les limites et les dangers de l’interprétation. Dans un autre passage, Silius Italicus va même jusqu’à montrer comment un phénomène, pourtant produit par l’homme, peut être perçu par certains comme une merveille, un prodige. Lorsque l’armée carthaginoise est encerclée par les soldats romains, Hannibal imagine un stratagème pour faire diversion: il met le feu aux cornes des bœufs afin que ces derniers, pris de panique, courent en tous sens et enflamment la forêt. Les Romains croient distinguer au loin des animaux étranges qui soufflent des flammes et qui répandent les incendies alentour. 

 

Etonnés face à ce qui semble irréel, les soldats romains pensent alors à une série de prodiges qui pourraient correspondre à ce phénomène. Cette attitude témoigne d’un comportement socialement codifié: justifier la présence de l’extra-ordinaire comme relevant d’un prodige donne l’illusion de le comprendre. En insistant sur le point de vue et la subjectivité d’une telle interprétation, le poète prend une certaine distance vis-à-vis de ce qui semble merveilleux et tente même de le rationaliser en montrant combien l’incompréhension et la peur qui en découlent influencent le regard et l’interprétation des faits.

 

D’une pratique divinatoire caractéristique de la vie à Rome, les prodiges ont rapidement constitué un motif littéraire dans l’épopée latine. Si Silius Italicus est bien conscient de l’intérêt littéraire de ces phénomènes merveilleux, dont il tire des effets dramatiques et grandioses, il se montre plus réservé quant à leur interprétation et rejoint en cela l’historien Tite-Live pour lequel les prodiges étaient des «illusions des yeux et des oreilles auxquelles on donnait foi» (XXIV, 44, 8).

 

 

Didier Follin est assistant diplômé en langue et littérature latines au Domaine de philologie classique. Sa thèse porte sur les réactions émotives que suscitent les merveilles (mirabilia) dans les Punica de Silius Italicus.

didier.follin@unifr.ch