Dossier

Gilgamesh, le roi qui ne voulait pas mourir

Vivre trop fort pour conjurer la mort: la recette nourrit romans et films avec un succès toujours renouvelé et offre aux héros une aura romantique que rien ne détrompe. C’était déjà le destin du roi Gilgamesh que la mort, bien sûr, rattrapa, mais que la littérature, finalement, rendit immortel.

«Je vais présenter au monde celui qui a tout vu,
Connu la terre entière, pénétré toutes choses
Et partout exploré tout ce qui est caché!
Surdoué de sagesse, il a tout embrassé du regard:
Il a contemplé les Secrets. Découvert les Mystères;
Il nous en a même appris sur avant le Déluge!
Retour de son lointain voyage, exténué, mais apaisé,
Il a gravé sur une stèle tous ses labeurs!?»

Tablette I, 1–10 (trad. Jean Bottéro, L’épopée de Gilgamesh,
le grand homme qui ne voulait pas mourir, 1996)

 

Ainsi commence la fabuleuse histoire de Gilgamesh, rédigée en écriture cunéiforme sur des tablettes d’argile, dispersées et en partie mutilées. Les fragments les plus anciens sont en langue sumérienne et datent du IIIe millénaire; ils relatent des versions parfois divergentes d’un même épisode. Compilés au cours du IIe millénaire, ces récits donneront naissance à une version standard dont l’ensemble le plus complet, composé de douze tablettes, a été retrouvé à Ninive, dans la bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal (668–629 av. J.-C.).

Gilgamesh, dont le nom peut se traduire selon Jean Bottéro par «l’Ancien est encore dans la force de l’âge», est un roi légendaire mais ayant certainement un fondement historique. Son nom apparaît en effet sur une liste de rois sumériens, datée du IIe millénaire, comme le cinquième souverain après le déluge: il aurait donc régné sur la ville d’Uruk en Mésopotamie vers 2650 av. J.-C.

L’amitié et la mort au cœur du récit

Cette histoire, si ancienne soit-elle, nous fascine encore aujourd’hui, car elle est porteuse de questionnements, de valeurs et de préoccupations universelles touchant notamment à l’amour, l’amitié et la mort. Comment vivre une vie bonne sachant que celle-ci se terminera inexorablement, que la fin soit brutale ou précédée par la vieillesse et, dans bien des cas, par la maladie et la souffrance? L’épopée de Gilgamesh, à l’instar de la mythologie, de la philosophie et de la religion, propose une stratégie pour adoucir notre condition humaine, nous apportant une sorte de réconfort et de stimulant à faire face courageusement au sort qui nous attend tous, en vivant ici et maintenant la vie la meilleure possible.

Un roi si puissant et tellement fragile

Gilgamesh se voulait être l’égal d’un dieu, un héros conquérant, d’une stature et d’une force prodigieuses écrasant tout sur son passage, violent, bon vivant, toujours accompagné d’une horde de compagnons bruyants et cruels. Ses sujets, oppressés et terrorisés, n’en peuvent plus de tant d’excès. Ils supplient les dieux de prendre des mesures contre Gilgamesh. Les dieux décident alors d’offrir à ce roi insolent un rival, seul capable de le contrer, voire de l’éliminer: ils créent Enkidu, un être fruste, vivant au milieu des steppes, se nourrissant de plantes et d’animaux sauvages. Informé de sa proche arrivée et inquiet d’une telle confrontation, Gilgamesh lui envoie une courtisane afin de l’éveiller à la civilisation: elle le fera sortir de sa condition animale en l’initiant à l’amour.

La confrontation avec Enkidu est une révélation pour Gilgamesh: pour la première fois, un homme ose lui tenir tête. La suite n’est pas exactement conforme aux prévisions des dieux: Enkidu, qui devait être une punition pour Gilgamesh, est tout au contraire une bénédiction et tous deux deviennent des amis inséparables, à la vie à la mort.

Gilgamesh laisse alors pour un temps son peuple tranquille pour courir l’aventure avec son nouvel ami. Ensemble, ils bravent tous les interdits et ne cessent de défier les dieux! Gilgamesh convainc Enkidu de partir pour la Forêt des Cèdres, dont l’accès est gardé par un terrible monstre, le géant Humbaba. Ils parviennent à l’abattre, tout comme ils réussissent à mettre à mort l’invincible et redoutable taureau céleste lâché dans la ville par la déesse de l’Amour, Ishtar, afin de punir Gilgamesh de l’avoir humiliée en refusant ses avances.

Les dieux décident alors de châtier Gilgamesh à la hauteur de ses provocations: ils le priveront définitivement de son meilleur ami, son double, sa force vive, Enkidu.

Gilgamesh assiste dès lors impuissant à la lente déchéance de son ami malade, qui, malgré toutes ses paroles d’encouragement, tous les remèdes, tous les soins qu’il lui prodigue, s’affaiblit inexorablement. Enkidu mourra dans ses bras, après des jours et des nuits de veille. Gilgamesh est profondément ébranlé. Il comprend pour la première fois, en l’éprouvant au plus profond de son être, ce que signifie la mort: non seulement la perte définitive de ceux que l’on aime, mais également la fin inévitable de sa propre existence.

 

«Mon ami Enkidu que tant je chérissais,
Et qui avait avec moi traversé tant d’épreuves,
Le sort commun des hommes l’a terrassé!
Six jours et sept nuits, je l’ai pleuré et refusé à sa tombe,
Jusqu’à ce que les vers lui soient tombés du nez.
Alors je me suis mis à craindre et à redouter la mort (…)
Enkidu, mon ami que je chérissais est redevenu argile!
Et moi, ne me faudra-t-il pas, comme lui, me coucher
Pour ne me plus relever jamais jamais?

Tablette IX, I, 1–5 (trad: cf. supra)


De la recherche de l’immortalité?…

Commence alors pour Gilgamesh une longue errance à travers les espaces désertiques de la steppe à la recherche du seul être humain à qui les dieux ont un jour accordé l’immortalité: le survivant du déluge, Uta-napishti et son épouse, qui vivent au-delà des frontières connues du monde. Gilgamesh veut les rencontrer. Il veut savoir ce qu’il doit faire pour devenir lui aussi immortel.

Sur son ami Enkidu, Gilgamesh
Pleurait amèrement en courant la steppe.
«Devrai-je donc mourir moi aussi? Ne me faudra-t-il
pas ressembler à Enkidu?
L’angoisse m’est entrée au ventre!
C’est par peur de la mort que je cours la steppe!
Mais je vais tirer chemin et partir sans tarder,
Rejoindre Uta-napishti, le fils de Ubar-Tutu!»

Tablettes X, II, 1–14 (trad: cf. supra)

 

Sur le chemin, Gilgamesh croise Siduri, une tavernière, qui tente de le dissuader de poursuivre sa quête. Elle lui explique qu’il ne pourra jamais atteindre l’immortalité, réservée aux seuls dieux.


Pourquoi donc rôdes-tu Gilgamesh?
La vie sans fin que tu recherches,
tu ne la trouveras jamais!
Quand les dieux ont créé les hommes,
Ils leur ont assigné la mort,
Se réservant l’immortalité à eux seuls!
Toi, plutôt, remplis-toi la panse;
Demeure en gaîté jour et nuit;
Fais quotidiennement la Fête;
Danse et amuse-toi jour et nuit;
Accoutre-toi d’habits bien propres;
Lave-toi, baigne-toi;
Regarde tendrement ton petit qui te tient par la main,
Et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi!
Car telle est l’unique perspective des hommes

Tablette XI, III, 1–14 (trad: cf. supra)

 

Enfin, il rencontre le survivant du déluge, qui lui confirme ce que lui a dit Siduri. Devant l’immense déception de Gilgamesh, l’épouse d’Uta-napishti propose d’alléger sa peine en lui indiquant où trouver une plante de jouvence qui pourra lui donner une seconde vie. Gilgamesh s’en retourne alors à Uruk en possession de la précieuse herbe magique. Ayant eu l’imprudence de s’assoupir un instant en bordure de route, un serpent la lui dérobera.

… à la découverte de la sagesse

Après des années d’errance, Gilgamesh rentre enfin dans sa ville d’Uruk: il n’a peut-être pas reçu le secret de l’immortalité, il n’aura pas la possibilité d’une seconde vie, mais, fort de ses expériences, il est devenu un homme sage, dont on chante encore aujourd’hui les exploits, lui conférant un peu de l’immortalité tant recherchée.

 

Notre experte Marie-France Meylan Krause est archéologue et directrice du Musée Bible+Orient. Fascinée par la richesse des pensées et la diversité des cultures et des religions de l’Antiquité, elle est également conteuse et se passionne pour la mythologie grecque dont le sens profond demeure d’une grande actualité.

marie-france.meylankrause@unifr.ch