Jihad au féminin
Muslim rebel

Jihad au féminin

Le phénomène interroge et interpelle. Pour le comprendre, il faut impérativement dépasser les idées préconçues. La sociologue des religions Géraldine Casutt s’intéresse aux jeunes Européennes qui partent faire le jihad. Son travail propose des pistes concernant leurs motivations et des ébauches de solutions pour aider les familles. 

Le départ de certains jeunes, musulmans ou récemment convertis, est un phénomène relativement nouveau dans nos sociétés occidentales. L’islam, en passe de radicalisation, et la création d’un Etat islamique attirent des adolescents qui décident de participer au jihad, souvent à l’insu de leurs propres familles. Cette attraction dangereuse ne touche pas uniquement les garçons…

Dans sa thèse de doctorat en Science des religions, Géraldine Casutt, assistante à l’Université de Fribourg, se penche sur la question: «comment être jihadiste en tant que femme?». Elle s’intéresse, d’une part, aux filles qui quittent tout pour rejoindre les jihadistes et, d’autre part, au désarroi et à la souffrance des familles qui ne comprennent plus leur enfant. Via les réseaux sociaux, elle parvient à établir et à maintenir le contact avec quelques jeunes filles avant et après leur départ en Syrie; sa démarche scientifique, neutre et sans jugement, ainsi que le choix déontologique de ne pas masquer sa véritable identité, permet à la sociologue des religions d’instaurer un climat de confiance, précieux pour rassembler des témoignages et poser des questions sur leurs motivations. Le lien entre l’individu et le religieux apparaît alors très vite et sert de fil rouge à sa réflexion et à son analyse du phénomène.

Conférence sous surveillance

La radicalisation est un thème d’actualité et les termes «islam» et «jihad» sont à manier avec précaution. Afin d’éviter les étiquettes trop tenaces et les amalgames malheureux, le choix des mots et des définitions se révèle extrêmement important. C’est dans cette perspective que Géraldine Casutt est amenée à collaborer avec des spécialistes issus de différentes disciplines. Elle a récemment invité le journaliste David Thomson et l’expert du salafisme Samir Amghar à donner une conférence commune, intitulée «La religion du jihad et le jihad comme religion: quelle place pour l’argument religieux dans les motivations des candidats au jihad en Syrie?», à l’Université de Fribourg. Devant un auditoire comble, discrètement surveillé par des policiers prêts à intervenir à tout moment, les conférenciers ont donné leur avis, entre autres, sur la justification religieuse du jihad et du départ en Syrie, du point de vue des acteurs. Dans une ambiance calme et respectueuse, ils ont ensuite répondu aux questions du public.

Une telle conférence aurait difficilement pu être organisée en toute sérénité en France; paradoxalement, dans ce pays hyperlaïque, la question religieuse en lien avec l’intégration occupe le devant de la scène médiatique et politique de manière récurrente. Les Suisses, moins touchés que leurs voisins par les départs des jeunes en Syrie, se posent en observateurs, tout en cherchant des informations qui leur permettront de se forger une opinion. Car là réside toute l’ambigüité du phénomène: tout le monde, aussi bien spécialiste que citoyen lambda, a un avis sur l’islam, l’intégration des musulmans, la radicalisation, la montée au pouvoir de l’Etat islamique, le terrorisme ou le jihad, mais personne n’est capable de relativiser un débat compliqué et très émotionnel.

Le jihad: une affaire d’hommes?

Si, du côté de l’opinion publique, on parvient à établir un lien entre les hommes et le jihad, à travers le cliché bien ancré d’un masculin plus enclin à la violence et donc attiré par le combat, on n’envisage pas, en revanche, qu’une femme puisse volontairement choisir cette voie. Il est plus commode de penser qu’elles sont victimes, et non pas actrices et qu’elles ont forcément été manipulées par des hommes dans un contexte patriarcal propre à l’islam. Difficile de se représenter qu’une femme peut aussi être un facteur de radicalisation pour un homme. Le besoin, rassurant et acceptable, de considérer le départ des jeunes filles comme des cas particuliers et de réfléchir en termes de clichés, est bien présent. Impossible d’imaginer que le rapport à la violence illégale est le même pour les deux sexes et que seules la construction et la représentation distinguent les hommes des femmes. Leur rôle au sein du jihad est certes différent, mais la conviction reste la même. Epouses et mères, elles ne combattent pas; leur participation au jihad est perçue comme secondaire, mais pas leurs motivations. Précisons que certain-e-s considèrent l’immigration en terre de califat comme le sixième pilier de l’islam, tant cet acte est perçu comme important et nécessaire à la fois comme devoir religieux et pour son propre salut.

Phénomène religieux ou social?

Pour Géraldine Casutt, il convient de considérer les jihadistes avant tout comme des êtres humains et pas uniquement comme des terroristes; des personnes inscrites dans une société occidentale, la nôtre, qui leur fait miroiter des possibilités infinies, alors que la réalité est tout autre. La chercheuse est convaincue qu’on est en présence d’un phénomène social dans lequel l’aspect religieux joue un rôle explicatif important. Parler du départ pour le jihad dans la sphère publique permet donc de réaliser que ce choix est rationnel et ne tient pas uniquement du lavage de cerveau, comme le prétendent certains. En ce qui concerne les motivations de ces jeunes femmes, on peut citer, entre autres, un attrait général pour la discipline et une forme d’austérité, proposées dans l’islam radical, leur permettant de marquer leur opposition envers un monde occidental en perdition parce que trop laxiste. En se soumettant à des normes et des valeurs, reçues directement de Dieu, elles ont  l’impression de se rapprocher de leur spiritualité. Elles expriment aussi la volonté de participer à un nouveau type de société, considérée comme plus juste, puisque fondée sur des principes divins, et au sein de laquelle chaque sexe aurait une place et un rôle bien définis. La complémentarité y serait garante d’un ordre social et religieux équilibré. Finalement, elles évoquent fréquemment le désir fort de prendre part à un moment historique, à savoir la création du califat qui sera le théâtre de la fin des temps.

Face aux médias, en recherche de pathos et d’un spectacle parfois morbide, qui traitent ces départs pour la Syrie comme un phénomène de mode, et contre les clichés populaires qui ne voient dans l’islam que la violence et la non-intégration avec une tendance à l’ériger au statut d’ennemi de la liberté et de la paix, une réflexion scientifique, objective, neutre et dépourvue d’apriori favorise une prise de conscience sociale globale. Géraldine Casutt constate que ce choix fascine et interroge les citoyens occidentaux et que, si des conférences sur cette thématique attirent autant de monde, c’est parce que les gens veulent comprendre pour prévenir ces départs. Ils s’inquiètent de savoir ce que ces jeunes vont faire sur place, quelle menace potentielle ils représentent pour l’Europe et, surtout, quelle sera leur situation dans la société à leur retour.

Loin des clichés

Afin de désamorcer des clichés tenaces, Géraldine Casutt a décidé de s’intéresser également aux parents de ces adolescentes et aux mères en particulier. Jugées par l’opinion publique comme mauvaises, puisqu’elles représentent l’échec dans l’éducation de leur enfant, elles sont sans cesse confrontées à des critiques, parfois très violentes, provoquant des dégâts majeurs dans ces familles déjà dévastées. Pour la sociologue des religions, le jihadisme n’est pas nécessairement la continuité d’un parcours délinquant préexistant et les parents ne sont que rarement responsables des départs de leurs enfants. Il faudrait plutôt les considérer comme des victimes, presque des dommages collatéraux. En France, par exemple, les accusations sont dirigées contre la cellule familiale, alors qu’on attribue à l’Etat un rôle de gendarme plutôt que celui d’un éducateur à l’esprit critique. Pourtant, la chercheuse constate que les écoles et les institutions ont également un rôle à jouer.

Pour faire face à cette détresse, des groupes de soutien s’organisent en France et en Belgique, mais ils sont le fruit d’initiatives personnelles, les structures officielles persistant à envisager et à traiter le jihadisme comme des cas de délinquance juvénile, pour lesquels les parents sont toujours tenus pour responsables. C’est en privé, mais aussi dans ces associations, mises en place par des parents démunis, que Géraldine Casutt peut entendre ce que les mères ont à dire. Elle est parvenue à gagner leur confiance et à recueillir leurs confidences, tout aussi précieuses que les témoignages des jeunes filles parties en Syrie. En Suisse, pays moins touché par ce phénomène, de telles structures de soutien peinent à s’organiser.

Un dernier cliché reste encore à désamorcer: celui de penser qu’il y a une recette miracle à la déradicalisation. Là encore, Géraldine Casutt estime que la panacée n’existe pas et qu’un travail ne pourra se faire qu’au cas par cas, en proposant des solutions individuelles et non pas globales.

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N’aime pas les étiquettes, mais collectionne les casquettes: rédactrice et traductrice pour Unicom, auteure de plusieurs ouvrages, chroniqueuse et maître-assistante en Science des religions à l’Unifr. Curieuse et touche-à-tout, elle s’est intéressée aux guérisseurs romands et a consacré sa thèse de doctorat aux pèlerinages motards.

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