«Un petit nombre de très grandes compagnies contrôle le web!»

«Un petit nombre de très grandes compagnies contrôle le web!»

A l’ère des fake news, du trumpisme et du big data, il s’avère indispensable de comprendre les interactions entre médias, technologie, marchés et démocratie. Spécialiste en la matière, la Professeure Robin Elizabeth Mansell vient de se voir décerner le titre de docteur honoris causa de la Faculté des sciences économiques et sociales et du management. Pour elle, le politique doit impérativement reprendre le contrôle de la toile, mais sans sombrer dans la censure.

Que signifie ce titre de docteure honoris causa pour vous?
A ma grande surprise, j’ai un jour reçu un courrier me demandant si j’accepterais un tel honneur. J’en suis très fière! Je compte bien venir à Fribourg l’année prochaine donner ma lecture publique et recevoir mon certificat.

Vous avez débuté votre carrière par un Master en psychologie avant de bifurquer vers la communication. Est-ce une suite logique ou une évolution fortuite?
En tant que Canadienne de la côte ouest, je garde toujours à l’esprit la notion d’espace et de distance. La distance qui sépare Vancouver et Toronto est immense! Aussi ai-je toujours voulu savoir comment les personnes font pour communiquer, au niveau interpersonnelle ou sur des questions de fond. J’ai commencé avec la psychologie parce que je pensais ainsi découvrir les motivations qui sous-tendent la communication. J’ai ensuite réalisé que je m’intéressais aussi à des questions plus vastes, à la communication de groupes et aux aspects politiques. J’ai donc logiquement glissée vers des aspects plus politiques et économiques, notamment ceux concernant les infrastructures, Internet, et sur leurs conséquences socio-politiques. Ce qui relève de l’accident, c’est que, au milieu des années 1970, tandis que je faisais mon master en psychologie sociale, un professeur m’a suggéré de faire mon doctorat auprès de deux professeurs à Vancouver, au Canada. Les deux étaient des spécialistes de l’économie politique.

Et ce substrat de psychologie, comment vous aide-t-il à appréhender cette thématique si mouvante!
Je pense que cela m’ouvre l’esprit à une variété de théories. D’un côté, il y a des théories sociales, qui portent sur la sociabilité des personnes, sur la politique, la démocratie; de l’autre, il y des approches plus mécanistes, intéressées au fonctionnement de l’économie et à l’évolution technologique. Ces questions sont souvent abordées par des personnes différentes, dans des livres différents, dans des salles différentes. Dans mon travail, je trouve plus facile d’être interdisciplinaire. Je l’applique dans mon enseignement, à la grande joie et au grand désespoir des mes étudiants. Ils préféreraient que j’endosse un seul costume. Dans ce domaine toujours changeant de l’internet  et des plateformes numériques, cela signifie toutefois que je peux poser différentes questions: Comment les gens vivent ce monde évolutif de la communication en ligne? Quelles compétences doivent-ils acquérir pour le maîtriser? Quels sont les risques, les avantages? Mais je peux aussi demander d’où viennent ces technologies? Qui investit et pourquoi? Quelles sont leurs conséquences pour la société?


Au début du World Wide Web, nous nourrissions de grands espoirs, celui notamment de voir émerger une communauté globale. Aujourd’hui, on a plutôt l’impression qu’internet crée la division?
A l’origine, le WWW a été conçu pour une petite communauté scientifique qui avait déjà ses propres normes de communication. Il n’y avait aucun besoin de sécurité, de normes de respect de la vie privée. Le web n’était pas prévu pour le monde entier. Par la suite, on a laissé à des compagnies privées, comme Facebook et Google, la responsabilité de décider de ce qui est juste ou faux. C’est le problème auquel nous faisons face: nous avons délégué le pouvoir décisionnel à un petit nombre de très grandes compagnies privées basées aux Etats-Unis et en Chine. Je pense qu’il faut légiférer, mais veiller à ce que la modération de l’expression ne devienne pas de la censure. Mais qui décide de ce qui est une incitation à la haine?

Vous pensez donc  que la politique devrait reprendre le contrôle du web?
Bien sûr, mais le résultat sera différent selon que vous vous trouvez dans une démocratie ou dans un régime autoritaire.

Prenons un exemple: Quand Donald Trump est interrompu en plein discours par les médias officiels, est-ce déjà de la censure?
Je suis très contente que les médias sociaux, en particulier Twitter, aient décidé d’ajouter une bannière d’avertissement. Cependant, de manière générale, je ne pense pas que ce genre de décision doive incomber uniquement aux compagnies privées, ni d’ailleurs uniquement à l’Etat. Cela devrait être la prérogative d’entités indépendantes multipartites.

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The long and winding road! Après un détour par l'archéologie, l'alpage, l'enseignement du français et le journalisme, Christian travaille depuis l'été 2015 dans notre belle Université. Son plaisir de rédacteur en ligne? Rencontrer, discuter comprendre, vulgariser et par-ta-ger!

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