Jeux de lettres: Parlons Q

Jeux de lettres: Parlons Q

Morale et grivoiserie peuvent-elles aller de pair? David Moos, chercheur dans le cadre du projet Jeux de lettres mené au Département de français, nous montre comment, même dans le cadre d’un poème de prime abord austère, les poètes du XIIIe siècle aimaient se jouer de leurs lecteurs en les entraînant sur des chemins scabreux.

Connaissez-vous les poèmes abécédaires? Il s’agit de textes organisés selon l’ordre alphabétique. Nous n’en comptons que trois en français au XIIIe siècle. Soyons francs, je ne me suis pas lancé dans la lecture et l’analyse d’un tel poème la fleur au fusil. En effet, vu le registre démesurément austère du texte, je craignais déjà de sombrer dans l’ennui. C’est donc à reculons que je me suis plongé dans La Senefiance de l’ABC d’Huon le Roi de Cambrai. A ma grande surprise, la finesse des métaphores, la virulence de la critique cléricale et le style dense, mais fluide, du poète m’ont conquis. Le propos reste néanmoins sérieux: Huon attribue une valeur morale à chaque lettre par des jeux d’analogie; par exemple: M est une bonne lettre, car c’est l’initiale de Marie, tandis que K est mauvaise, car elle possède deux ventres, comme les prélats qui se goinfrent sur le dos des gens. Le poète souhaite ainsi éduquer son lecteur, afin de l’emmener sur la voie du salut. Cependant, le ton solennel de cet abécédaire est mis de côté dans la description d’une lettre bien particulière. Force est de le constater: Huon devient grivois quand il parle de Q.

Al noumer est vilain li Q
La strophe commence plutôt bien. Huon remarque que, sur le plan formel, le Q est un P à l’envers, et le définit donc comme moralement impur: puisque le P signifie Dieu le Père, son inverse évoque nécessairement le diable. Cependant, le septième vers du douzain marque une rupture dans la métaphore et nous dévoile un autre aspect de la lettre qui renforce sa connotation négative: Al noumer est vilain li Q. C’est-à-dire que le Q est une lettre qu’il ne faut pas prononcer, au risque de basculer dans la grossièreté. Le poète est joueur: à la seule lecture du vers, j’ai enfreint son conseil en énonçant la lettre interdite, d’autant plus qu’à l’époque médiévale la dimension orale des textes était bien plus importante qu’aujourd’hui. Cette poésie est d’ailleurs explicitement faite pour être écoutée, comme en témoigne le début de la strophe consacrée au A: «Oiés ce que tesmoignies li A» (Ecoutez ce dont témoigne le A). Voici donc le premier jeu grivois de ce filou d’Huon: faire dire à haute et intelligible voix un mot grossier tout en le présentant comme tel et en en condamnant la prononciation. Mais se jouer du lecteur par un procédé trivial est-il digne d’un texte qui disserte sur des épisodes bibliques, tels que la Genèse ou la mise en croix du Christ? A vous seuls d’en juger…

En VO
La suite – et la fin – du passage ne fait qu’amplifier cette dissonance. Je ne résiste pas à vous proposer l’extrait en langue originale, bien entendu suivi d’une traduction :

Al noumer est vilains li ·Q·,
Et [cist] siecles a tant vesqu
Par vilonnie, a fait son ni
De coi li pluiseur sont houni.
[Poi est qui cortoisie i face]:
Houneurs et largeche i esface.
Mauvaistiés et Soudiumens,
Trecerie et Cuncïemens
Portent as hautes cors baniere.
Tel est del siecle la manière :
Pour çou s’en cuvrent d’un escu,
Cils malvais siecles est u ·Q·.

[Le Q est grossier au nommer et ce monde a tant vécu par sa bassesse morale qu’il y a fait son nid, ce qui a couvert de honte plusieurs personnes. Peu sont ceux qui agissent avec courtoisie: l’honneur et la largesse s’effacent. Méchanceté et Tromperie, Tricherie et Imposture hissent leur bannière dans les plus nobles cours. Voici comme agit le monde: pour ceux qui se couvrent de leur bouclier, ce monde à vau-l’eau est au Q.]


De la morale au rire

Q est, comme vous le voyez, surtout un support au blâme moral. Le recours à l’allégorie en témoigne, Méchanceté, Tromperie, Tricherie et Imposture s’imposant à la cour. La critique du siècle est virulente. Ce topos est d’ailleurs caractéristique du poème. L’Eglise et la basse noblesse sont régulièrement tancées sous la plume du Roi de Cambrai. A cet égard, le texte se distingue des deux autres abécédaires poétiques du XIIIe siècle, ceux de Plantefolie et de Ferrant, qui sont des prières à la Vierge. Il n’y a du reste, et malheureusement, pas d’humour scabreux dans ces odes à Marie. Trêve de digression: ici, c’est le registre grivois qui conclut la strophe, accentuant l’impression qu’Huon s’amuse en rédigeant son abécédaire. La morale qui conclut le passage prête à sourire: ceux qui se couvrent d’un écu sont bien évidemment les chevaliers courtois qui, selon le poète, sont remplacés à la cour par des menteurs et des profiteurs. Le facétieux poète résume alors la situation de ces pauvres chevaliers par une expression qui pourrait bien être l’ancêtre médiévale de la nôtre: «ils l’ont dans le…». En basculant dans le scabreux, le poète ne laisse plus de place au doute: il veut nous faire rire. Ainsi, la morale médiévale passe aussi par un humour volontiers grinçant, parfois même gras, auquel des considérations sur le Q se prêtent naturellement à merveille.

Le texte étant complexe, j’ai mis un certain temps à réaliser ce que j’avais sous les yeux. Je confesse avoir pouffé à la lecture de ce cocasse extrait. Il ne faut cependant pas oublier que cette strophe un peu vulgaire participe à l’argumentaire didactique de l’alphabet. Le rire caustique et paillard est donc le véhicule de valeurs morales dans la poésie du Roi de Cambrai. La compréhension de cette lettre devient alors essentielle au lecteur s’il veut accéder au salut. De là à dire que, pour gagner le paradis, tout un chacun a besoin de Q…

Jeux de lettres et d’esprits – le projet
Le projet de recherche «Jeux de lettres et d’esprit dans la poésie manuscrite en français (XIIe–XVIe siècle)», financé par le FNS est dirigé par la Prof. Marion Uhlig au sein du Département de français. L’équipe de recherche est composée d’un partenaire national, Olivier Collet (Unige), de deux partenaires internationaux, Yan Greub (ATILF-Université de Nancy, Unine) et Pierre-Marie Joris (Université de Poitiers), d’un post-doctorant, Thibaut Radomme (Unifr) et d’un doctorant, David Moos (Unifr).

Le magazine scientifique de l’Unifr universitas lui consacre un article dans son numéro d’octobre 2019.

Chaque mois, les membres du projet présenteront un nouveau poème de leur catalogue dans nos colonnes.

David Moos

Doctorant en littérature médiévale au sein du projet «Jeux de lettres et d’esprit dans la poésie en Français», aime l’écriture, le cinéma et, oh surprise, le Moyen-Âge.

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Doctorant en littérature médiévale au sein du projet «Jeux de lettres et d’esprit dans la poésie en Français», aime l’écriture, le cinéma et, oh surprise, le Moyen-Âge.

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